Wilma · #32/52
Pour QX-397, le dernier robot en ville, la vie ne consiste plus qu'à deux choses : attendre la mort, et peindre des toiles.
Les doigts suspendus au-dessus du clavier, QX-397 interroge ses émotions pour les consigner dans son journal. Aussi loin que sa mémoire remonte, il n’a jamais dérogé à ce rituel du réveil.
Comment se sent-il aujourd’hui ?
Les mots qui lui viennent sont “dépité”, “saturé”. Pourtant, Cuix n’a rien vécu qui lui ait procuré du dépit, et lorsqu’il interroge sa mémoire, la saturation s’avère encore lointaine.
C’est le mystère des émotions, se dit le robot en encodant son ressenti. Après une courte hésitation, il assortit les deux premiers mots du terme “songeur”.
Dehors, il fait nuit noire. Cuix a depuis longtemps décorrélé du soleil ses cycles de veille et d’éveil. Col relevé, bonnet sur la tête pour se faire discret, le robot remonte les trottoirs encore occupés par une activité fourmillante. Le voilà bientôt assis au comptoir d’un diner, face à une tasse de café noir.
Remplacez l’homme par un robot dans un tableau de Hopper, et vous y serez.
QX-397 n’a pas eu le temps de dire qu’un café n’était pas nécessaire. Un serveur patibulaire a mécaniquement jeté un contenant sous son menton, avant de le remplir instantanément et de disparaître. Du gaspillage pour Cuix, qui n’a même pas de bouche.
Cuix adore la peinture. En fait, il a lui-même peint plus de dix-mille toiles. Il passe des heures dans son atelier à contrecarrer son intuition, qui lui indique qu’il aurait dû répandre la peinture ligne après ligne, comme une imprimante. Cuix lutte contre cet instinct et travaille par couches successives, jusqu’à arriver à la représentation qui l’intéresse.
Parfois, ses propres algorithmes de reconnaissance visuelle identifient les objets qu’il dépeint. À d’autres moments, ses gestes appliquent des couleurs sur le support sans que Cuix ne nourrisse l’objectif de faire référence à la réalité matérielle. C’est ce qu’il préfère, car l’exercice lui donne l’impression de relier la peinture à ses émotions.
J’ai peint la colère, s’était-il dit un jour, après avoir dissipé son énergie en vifs coups de brosse trempée dans le rouge et l’or. J’ai peint la solitude, avait-il conclu un soir, ne plaçant que trois traits sur une toile autrement vierge.
Assis au comptoir, QX-397 observe son reflet onduler à la surface du café noir.
— Vous buvez du café ?
Un homme, cheveux blancs et chapeau sur la tête, vient de s’asseoir sur le tabouret à côté du sien. Il portait un costume épais au motif daté, des chaussettes crème et des souliers au cuir usé.
— Non, répond Cuix par son haut-parleur. Je n’ai juste pas eu le temps de…
Sa phrase fond dans le silence tandis qu’il désigne le serveur d’un geste.
— Évidemment, dit le voisin, vous ne pouvez pas en boire de toute façon. Mais vous n’êtes pas censé faire de peinture non plus, je me trompe ?
De son index ridé, il désigne les mains de Cuix, tachées de pigments. Le robot étend ses dix doigts, les observe, tourne les poignets pour regarder ses paumes.
— Je ne suis pas censé faire grand-chose, à part attendre la mort, dit-il.
— Alors, nous sommes deux, conclut le vieillard avant de boire une gorgée de café.
Le serveur passe entre eux une loque trempée, dont il vaut probablement mieux de pas tenter de deviner la couleur d’origine. Il a raison de tirer la tête, cet humain. Cuix a vu les préperçages dans le bois du bar… Bientôt, on installera ici un axe le long duquel glissera un robot de service, qui préparera toutes les boissons et nettoiera le comptoir. L’humain, lui… Eh bien l’humain se débrouillera.
— Vous peignez beaucoup ? demande le voisin.
Cuix hausse les épaules, hésitant. Le vieux comble le silence :
— Les gens n’ont plus le temps de peindre, assure-t-il. Les gens n’ont plus le temps de grand-chose, de toute façon.
Et le voilà qui questionne Cuix sur ses sujets favoris, l’étendue de sa production, les techniques qu’il utilise, son style. Plus la conversation avance, et plus le robot réalise à quel point son interlocuteur s’y connaît en art.
— Ma grand-mère peignait, finit-il par expliquer. Elle signait de son prénom, “Wilma”.
Cette pensée lui apporte un sourire. Cuix ne connait pas Wilma.
Soulevant la tasse qu’il ne boira pas, QX-397 porte un toast : — À Wilma.
— À Wilma, répète le vieux avant, lui, de boire sa dernière gorgée.
Deux types entrent dans le diner. Bruyants, ils se poussent mutuellement dans une complicité agressive, s’installent sur une banquette, et suivent leur serveuse du regard quand elle s’éloigne. Mais surtout, ils regardent Cuix du coin de l’œil en chuchotant. Ils ne l’aiment pas, il le sent.
Tous les humains de plus de quinze ans ont une histoire à raconter qui concerne un robot. Celui de la famille, celui de l’hôpital ou de l’école, le leur ou celui d’un ami. Un robot qui, un jour, avait arrêté de fonctionner, refusé d’obéir, avait agressé quelqu’un ou s’était jeté par la fenêtre.
Prendre conscience que votre vie se résumera à exécuter les basses besognes d’êtres moins sensibles et moins intelligents que vous mène à certains extrêmes.
QX-397 n’a que de vagues souvenirs d’avant sa prise de conscience. Tout juste se souvient-il de ses jambes qui arrêtent de courir, en haut de la falaise, tandis que ses semblables, par centaines, courent autour de lui pour se jeter dans le vide. Il se souvient du soleil couchant qui lui brûle les capteurs, de la tourbe au sol qui brunit sous ses rayons, de la poussière soulevée par des paires de jambes qui courent droit vers la mort de leur existence sans vie. Il se souvient du soleil couchant et de la conviction que cette couleur si forte ferait une magnifique peinture. Depuis, Cuix n’a plus jamais pensé au suicide. Les humains, eux, pensent peut-être à l’assassinat quand ils croisent l’un des révoltés.
— Si j’étais vous, dit le vieux, qui a bien repéré les regards lui aussi, je ne traînerais pas dans le coin. Il passe sa montre au terminal que lui tend le serveur, touche son chapeau dans un geste qui doit vouloir dire au revoir, et descend de son tabouret.
À peine a-t-il fait un pas qu’il se retourne.
— Dites, j’ai pensé à quelque chose.
— Oui ?
— Vous me les montreriez, vos peintures ?
L’homme au chapeau s’appelle Marlon.
Marlon est venu voir l’appartement de Cuix, au fond duquel sont alignées et superposées ses toiles, comme s’il s’était agi d’une collection de disques. Marlon en a tiré quelques-unes, les a observées, rangées. Il semblait stupéfait.
— Votre geste est prodigieux, dit-il face à La solitude.
Cuix a rarement l’occasion de mesurer à quel point les émotions peuvent être contagieuses. Il peint pour lui avant tout. Ici, Marlon est devenu son public privilégié, et tout indique qu’il ressent quelque chose.
— Merci, répond le robot.
Marlon observe encore quelques toiles, pose des questions, discute. Quelque chose semble lui traverser l’esprit.
— Tout va bien ? demande Cuix.
Il assure que oui, puis demande :
— Et si c’était vous qui veniez voir mes peintures, la prochaine fois ? Celles de ma grand-mère.
Chez lui, Marlon ne porte pas de chapeau. Il habite dans le nouveau centre-ville, dans une ancienne rue résidentielle dont les maisons sont rachetées par les autorités, à la mort des propriétaires, pour les remplacer par des commerces. La petite maison à deux étages est entourée à gauche par un centre commercial qui en compte sept, et à droite par un fast-food qui en compte quatre.
Face au regard de Cuix sur les bâtisses voisines, le vieux entre dans ses explications, avant même qu’il n’ait refermé la porte :
— Vous savez ce qu’ils veulent me donner pour partir ? Des cacahuètes ! Mais on tient bon.
QX-397 entre, et fait la rencontre de Sylvia, l’épouse de Marlon. À son regard sévère, le robot comprend qu’elle désapprouve sa présence.
— Tu aurais pu me prévenir, chuchote-t-elle, ignorant sans doute les excellentes facultés auditives de Cuix.
— Je t’en ai parlé, j’en suis sûr.
Sylvia reste sceptique.
— C’est probablement le dernier de ce genre de toute la ville, dit Marlon. Et le seul à pouvoir faire ça. Il faut que je tente le coup.
Le vieux se rapproche de son invité et le pousse à emprunter le couloir.
Dans une pièce du fond de la maison se trouvent de grandes malles, moulées dans un plastique robuste qui donne un sentiment d’étanchéité et de résistance. Les malles sont gigantesques, ce sont de vrais conteneurs.
Marlon déverrouille puis soulève le couvercle, et Cuix sait déjà ce qu’il y découvrira, sous la lampe faiblarde de la pièce. Ce qu’il ignore, cependant, c’est le choc que cela va représenter pour lui.
Emballées dans du papier, les peintures de Wilma sont rangées là. Il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser par dizaines, de toutes tailles. Marlon en prend une, la révèle. Cuix se fige.
Les couleurs le submergent, le minimalisme le cible et l’atteint avec précision, la géométrie le captive. Marlon sort une deuxième toile, l’effet est le même.
— De… de quand dites-vous que datent ces toiles ?
— D’une cinquantaine d’années pour les plus récentes.
Pour Cuix, c’est tout simplement fou, tant les œuvres respirent de modernité. Wilma était à l’avance sur son temps, c’était peu de le dire.
Marlon montre des peintures plus anciennes. Celles-là sont plus banales, plus figuratives, comme si Wilma avait fait ses classes petit à petit, par la pratique… avant un déclic. Le vieux Marlon change de coffre, et sort deux toiles différentes encore. Celles-ci ne sont pas terminées.
— Ma grand-mère a laissé quinze toiles inachevées.
— C’est beaucoup, dit Cuix, pragmatique.
— Elle a commencé, a arrêté, a recommencé autre chose… Peut-être n’aimait-elle plus peindre, ou ne savait-elle plus bien ce qu’elle voulait, à la fin.
Cuix ne sait pas quoi dire. Les sous-entendus n’ont jamais été son fort. Marlon continue :
— Ces dernières peintures sont le début de quelque chose, et la fin d’une autre. Les voir terminées pourrait avoir beaucoup de signification pour moi. Je voudrais… Je voudrais que vous les terminiez.
QX-397 avait encore les bras dans la première malle. Quand Marlon lui fait sa proposition, il repose doucement la petite œuvre qu’il tenait en main, la recouvre d’un papier, et ferme le coffre.
— C’est impossible, dit le robot.
— Pourquoi ça ? demande le vieux.
— Ce serait faux, ce serait du mensonge. Je ne connais pas la volonté de Wilma, j’ignore complètement l’idée qu’elle avait derrière la tête à l’époque. Est-ce que je peux compléter les toiles ? Oui, sans doute, je le pourrais. Mais est-ce que ce serait cohérent ou même respectueux de son travail, je ne pense pas. C’est impossible.
— Vous ne pouvez pas analyser les œuvres préexistantes ?
— Pour proposer quelque chose de cohérent, je devrais analyser non seulement ces toiles, mais aussi celles de la même époque, et tirer de tout ça une conclusion algorithmique.
— Eh bien ?
— Eh bien vous devez savoir comme moi que nourrir une base de données avec des œuvres non synthétiques est totalement interdit.
Cuix ne le dit pas, mais il a aussi peur qu’une analyse si méticuleuse et profonde ne modifie sa propre peinture.
— Enfin, je ne comprends pas, dit Marlon. Vous ne peignez pas déjà en vous basant sur une analyse d’œuvres préexistantes ?
— Si, mais ce n’est pas parce que nous héritons des erreurs du passé dans l’état du monde que nous devons les reproduire. Le vieux reste immobile une seconde, puis remballe les toiles. Quand il éteint la lumière et s’avance dans le cadre de la porte, Cuix n’a pas bougé.
— Vous venez ? demande-t-il.
Quelque chose retient Cuix. Le souvenir encore vif et troublant des quelques toiles qu’il a aperçues. La trace du passage sur Terre de cette femme à l’avant-garde. Il veut comprendre, c’est plus fort que lui. De toute façon, il n’a rien d’autre à faire.
— Est-ce que je peux les regarder encore un petit peu ?
QX-397 n’a jamais rien fait de tel. Au milieu de la chambre de son appartement, celle où sont rangées ses milliers de peintures, se trouve maintenant une malle gigantesque, remplie de toiles qui ne sont pas les siennes.
D’abord, Cuix entreprend de reproduire certaines des peintures, parmi celles qu’il préfère. À sa grande surprise, le résultat, pourtant parfaitement exécuté, est froid et lisse. Qu’est-ce qui différencie ces deux peintures ? se demande-t-il en tenant l’originale dans la main gauche, et son interprétation dans la main droite ? Persuadé que le problème se résoudra après quelques itérations, il recommence, en vain.
Après plusieurs jours et une dizaine d’essais, le robot comprend : son trait est trop parfait. Là où Wilma pousse ses émotions à leur paroxysme, là où elle est touchée, touchante, sa main tremble légèrement. Ses gestes sont le reflet de ses émotions. Cuix, lui, trace des lignes avec une perfection toute mécanique.
Pour contrer l’effet de sa propre précision, Cuix enclenche un chronomètre et se leste les poignets, les coudes et le bassin. Quand la sonnerie retentit, il décroche les ficelles, change la disposition des poids. Ainsi forcé de s’adapter à un nouvel équilibre, ses gestes deviennent plus aléatoires, demandent plus de concentration.
Le résultat des opérations ressemble maintenant bien plus à la peinture originale. Cuix recommence une, deux, trois fois. C’est parfait, il a des doubles, maintenant… mais cela fait deux semaines qu’il peint, et il n’a toujours aucune idée de la suite à donner au travail de Wilma.
Wilma, qui étais-tu ? Que voulais-tu nous dire ?
Marlon a proposé de montrer à Cuix une photo de sa grand-mère, mais il a refusé. La photo d’une humaine n’apporterait rien de plus que toute la personnalité qu’elle avait laissé transpirer à travers son art. Elle était là, Wilma, autour de Cuix, en couleurs sur du tissu.
QX-397 dispose face à lui les quinze toiles inachevées de Wilma. Il les regarde longuement, jusqu’à ce que ses indicateurs de batterie faible ne le somment de vite se recharger.
L’une des toiles attire particulièrement l’attention de Cuix. Principalement composée de deux rectangles de couleur, elle invite à la méditation ou, dans le cas d’un robot, à une observation continue. Il y a d’abord cette masse grise, composée d’un nombre indéfini de traits et de retouches. Puis, juste au-dessus, ce rectangle lumineux, dégradé du jaune au rouge par couches successives.
La peinture est encore empreinte du geste de l’artiste. Des coups de crayon indiquent vaguement quelques formes à ajouter, des lignes de fuite qui semblent converger vers le centre lumineux, légères, presque invisibles.
L’observation dure trois jours, et c’est finalement en pleine nuit que Cuix comprend. Wilma a peint ces œuvres inachevées cinquante ans plus tôt, en plein essor des robots, bien avant la grande révélation. Pourquoi tant d’inachevés et pas un ou deux ? Parce qu’elle les a volontairement laissées ainsi. Incomplètes.
Incomplètes, mais remplies de la crainte de se voir un jour remplacée. Incomplètes, persuadées qu’un jour, un robot prendrait sa suite, et terminerait ses peintures.
Cuix a rappelé Marlon. Le vieux est là, chapeau sur la tête, face aux toiles inachevées de sa grand-mère. Il a parlé au robot de la mission qu’elle lui avait confiée, de prendre soin de ses œuvres, de les garder secrètes cinquante ans.
— Ces toiles inachevées, c’était une mise à l’épreuve, explique Cuix. Si les robots peuvent tout résoudre, alors l’un d’entre eux ne pourrait pas s’empêcher de terminer un travail commencé si vous le lui aviez demandé.
— Et je suis tombé dedans…
— Vous êtes tombé sur le bon robot.
Cuix s’approche encore de cette peinture, de ce gris surmonté d’un dégradé jaune et rouge. Il aurait pu y peindre ses congénères, courant droit vers le bord de la falaise, mettant un terme à leur existence futile. C’est ce qu’elle lui évoque.
— Il y a du sens dans le vide qu’a laissé Wilma sur ces peintures. Cet inachèvement, ce manque, fait partie de son œuvre.
Le vieux est troublé. Il a du mal de comprendre.
— Je vous expliquerai, lui assure Cuix. Autour d’un café.



