Verticaland · #35/52
Dans sa tour d'impesanteur, un scientifique aux portes d'une découverte majeure entame une lutte acharnée contre les forces extérieures.
Moussa épousseta sa blouse, couverte de frigolite. Chaque fois qu’il descendait inspecter la cuve de réception au sous-sol, c’était la même chose : l’électricité statique collait à lui des billes de polystyrène par dizaines. Il était sûr d’en retrouver jusque chez lui pendant plusieurs jours. Ses deux doctorants découvriraient ce problème bien assez tôt.
— Tout est bon pour la catapulte ? demanda-t-il dans le micro, une fois retourné en cabine.
La voix peu rassurée de Lia, en première année de thèse, lui parvint en retour :
— La catapulte est OK…
— Rien ne gêne la rotation ?
— Non, non.
— Et au niveau du vide ?
Cette fois, c’est Amine qui répondit, pas franchement plus rassuré.
— Le vide est presque fait.
Il ne se trouvait qu’à deux mètres de la cabine, de l’autre côté de la porte. Aussi, Moussa entendit-il la réponse en écho, de sa vraie voix au travers de la porte, et face à lui dans le haut-parleur.
— Lia, reprit Moussa, rejoins-nous pour le lancement.
La doctorante donna une réponse brève inaudible, coupée par le talkie. Elle retrouva Moussa une minute plus tard au sortir de l’ascenseur, bientôt rejointe par Amine.
Les voyants de la pompe à vide étaient passés au vert. Sur l’écran TFT de son bruyant ordinateur, tout indiquait à Moussa qu’un lancement était maintenant possible.
— Prêts, les enfants ?
Aucun des étudiants ne releva, pardonnant l’indélicatesse au professeur, de quarante ans leur aîné. Ils attendirent en silence que le chef d’équipe n’appuie sur la touche Enter de son clavier.
Une frappe plus tard, la catapulte lançait la capsule à la verticale dans le tube sous vide. Par la vitre de leur étroite cabine, les scientifiques la virent filer vers le haut en un éclair. La capsule monta sur toute la hauteur de la tour, atteignit presque son sommet, puis entama sa chute.
— Catapulte retirée, dit Lia, penchée sur l’écran pour vérifier que la cuve de réception soit maintenant bien dégagée.
Après avoir atteint son apogée, la capsule entama sa chute retour. Quatre secondes au milieu desquelles les scientifiques virent à nouveau passer la charge, vers le bas cette fois. Quatre secondes au bout desquelles la capsule s’écrasa dans le polystyrène, intacte.
Moussa ouvrit le fichier vidéo de la caméra du sous-sol. Ses étudiants et lui virent la silhouette de la capsule disparaître dans la cuve, projetant dans la pièce un panache de billes blanches.
— Parfait ! Vous me récupérez ça, et on commence les analyses. Amine, relance tout de suite la pompe pour commencer à faire le vide.
Amine ne répondit pas. Son regard était attiré par une silhouette qu’il ne connaissait pas, affichée en noir et blanc sur le vieux parlophone accroché au mur, et qu’ils n’avaient pas entendu sonner. La silhouette grandit sur l’image, un bras se tendit presque vers l’écran. Une inconnue sonnait à la porte de la tour, en bas. Bien vite, une silhouette masculine apparut dans son dos. Tous deux portaient un costume noir.
Moussa recula sur son siège à roulette, hésita une seconde avant d’aller décrocher le combiné.
Toute une vie de sciences lui avait appris à se méfier des gens en costume.
— Nous sommes partis du mauvais pied.
Moussa eut un rire nerveux. “Partis du mauvais pied”… Voilà une manière bien polie de décrire la manière avec laquelle il les avait mis à la porte. Le scientifique releva la tête, fixa alternativement l’avocate dans son tailleur noir, son confrère et son air arrogant, et la présidente de l’université, qui avait fixé le rendez-vous du jour.
— Si par “partis du mauvais pied”, vous voulez dire que vous êtes venue m’insulter avec votre petit copain, dans mon laboratoire, pour tenter de me débaucher… alors je suis plutôt d’accord.
— Moussa, s’il vous plaît ! intervient la présidente.
— Oh, sérieusement, Adeline ! la coupa-t-il tout net. Je ne suis pas encore certain de savoir ce que je dois penser de vous…
— On ne va pas y passer des heures, Moussa. L’université a besoin de fonds. Le board a décidé de revendre la tour d’impesanteur… C’est un miracle que quelque chose d’aussi singulier intéresse quelqu’un !
— Tss… Le board. Depuis quand les facs sont-elles gérées par un board ? Et mes recherches, hein ? Vous savez qu’on est à ça d’une percée significative ?
— C’est ce qu’ils disent tous, se permit l’autre avocat.
Moussa lui jeta un regard noir.
— La cristallisation, Adeline, reprit le scientifique. La cristallisation en apesanteur est unique, et je suis sûr qu’en modifiant encore un tout petit peu la formule, on peut…
— Je sais, Moussa, l’interrompit la présidente. Mais personne ne dit qu’il faut arrêter la recherche sur la cristallisation en apesanteur. Les recherches vont se poursuivre en microgravité.
Le scientifique pouffa de rire.
— En microgravité ? C’est ridicule ! On va attendre des mois entre chaque lancement, et il faudra confier aux astronautes le soin de mener nos expériences ? Alors qu’on a ici une tour dédiée à l’expérimentation sans pesanteur ?
— En réalité, plusieurs de nos investisseurs comptent expérimenter le maintien en orbite de stations de test, dit la présidente. Ça restera plus pratique que de confier la tâche aux astronautes…
— Adeline, allons… La tour est là. Elle est fonctionnelle. Et les gamins ? Et leur doctorat ?
— On s’en occupe.
L’avocate glissa une brochure devant le scientifique, interrompant la discussion avec sa supérieure.
Moussa resta un instant stupéfait devant l’illustration. Puis il demanda après quelques secondes de silence :
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ce sont les premiers visuels de notre projet. Ça peut encore changer, évidemment, mais les grandes idées sont là.
En couverture, un adolescent casqué se tenait droit, les bras le long du corps, les jambes serrées. Son visage affichait de grands yeux et un sourire cartoonesques. Un flou cinétique insufflait l’idée d’un mouvement rapide, le long d’un tube qui traversait la brochure en diagonale. Ses amis, sa famille sans doute autour de lui, affichaient des mines si excitées qu’elles en devenaient presque gênantes, effrayantes. Moussa se sentait mal à l’aise. Au dessus, dans une banderole, était écrit un mot en lettres colorées : “VERTICALAND”.
L’avocate se pencha sur le scientifique pour ouvrir la brochure, et lui montrer le schéma à l’intérieur.
— Vous voyez, lui dit-elle, nous allons conserver la tour de chute et ses cent-quarante-cinq mètres. Elle restera fonctionnelle. Mais nous allons construire un bâtiment autour, et créer ainsi le plus grand parc d’attractions à la verticale du monde !
Moussa passa les doigts sur le dessin et son trait fin. Il reconnaissait la silhouette de sa tour, encloisonnée pour devenir l’âme d’une tour plus grande, plus épaisse, qui la contiendrait intégralement. Lisant la légende des étages ainsi empilés, il découvrit une boutique souvenirs, un parcours aquatique où flotteraient des bouées sur deux étages, un manège type “tasses à thé” prévu pour être décoré “selon une licence célèbre, à déterminer”… Et puis il y avait sa tour à chute, son tube à vide où observer les effets de l’impesanteur, devenue l’attraction phare du parc, de ce “Verticaland”.
— Vous voulez encapsuler des gamins et les catapulter dans le tube à vide ?
— Les caractéristiques de la tour le permettent, dit la présidente. Le tube fait un mètre de diamètre, et la catapulte peut envoyer quatre-vingts…
— Je connais les caractéristiques du matériel, Adeline.
— Professeur, nous avons une proposition à vous faire, reprit l’avocate. Votre contrat avec l’université ne sera pas renouvelé, et…
— Pardon ?
— Nous tenons à vous proposer quelque chose, un emploi qui vous permette d’aller jusqu’à la retraite. Vous pourriez présenter l’attraction à Verticaland, être celui qui la prend en charge. Vous connaissez son fonctionnement, ses moindres recoins. Vous auriez des anecdotes à raconter...
Elle tourna une page de la brochure, révélant l’illustration caricaturale d’un savant fou, dansant sur un pied, maquillé comme un clown, coiffure d’Einstein sur la tête et tubes à essai en main.
— … Nous avions même imaginé que vous puissiez incarner notre professeur Von Chute, un sympathique personnage que les enfants…
Sans un mot, rouge de colère, Moussa se leva et quitta la pièce.
Moussa se massait les paupières, les pieds croisés sur le bureau de sa minuscule cabine. Il n’arrivait toujours pas à digérer la situation, lui qui avait passé des années enfermé dans cette tour, à analyser jour après jour le produit de l’apesanteur sur la matière.
Du jour au lendemain, tout se terminait. L’université lui proposerait sans doute l’un ou l’autre poste poubelle, où s’enterrer quelques années durant, le temps d’atteindre la retraite. S’il n’était pas content, il pouvait subir l’humiliation suprême et devenir le clown de service, lors de la mascarade organisée au sein de sa propre tour.
Dépités quand il leur avait annoncé la nouvelle, Lia et Amine n’avaient su que répondre. Moussa l’avait bien compris, ils pensaient à leur thèse en premier lieu et ne savaient pas comment le dire.
— Inutile de vous inquiéter pour votre doctorat, les enfants, avait-il dit pour mettre fin au supplice. L’université vous recasera certainement dans un labo qui étudie la cristallisation en microgravité.
— En microgravité ? s’était interrogé Amine. Mais… on aura trois expériences par an, à peine !
— Pas beaucoup plus en tout cas, avait confirmé le scientifique.
Ils étaient restés là, sans savoir quoi dire, après quoi Moussa leur avait donné congé.
Cela faisait aujourd’hui une semaine que Moussa venait seul au labo, s’enfermait dans la cabine sans fenêtre, celle donnant sur le tube à vide mise à part, et attendait que la journée passe sans procéder à aucune manipulation.
Une partie de son cerveau ne pouvait s’empêcher de se questionner sur la faisabilité du projet d’attraction. Par quoi allait-on remplacer la frigolite de la cuve de réception ? La pompe allait-elle être remplacée pour pouvoir faire le vide dans le tube en moins de nonante minutes ?
Moussa secoua la tête, comme s’il cherchait à chasser ces pensées de son esprit. On lui avait soumis un problème, il tentait de le résoudre, c’était presque automatique. Mais ces problèmes-là, qu’ils les gardent !
Quand il rentra chez lui, plus tard dans l’après-midi, Moussa trouva Lia, assise sur le pas de sa porte.
La doctorante se leva quand elle l’aperçut.
— Qu’est-ce que tu fais là ? lui demanda son directeur de thèse.
— J’ai lu nos derniers résultats. Ils sont très bons…
— Je sais qu’ils sont très bons, mais ce n’est pas vraiment ça qui se joue ici, tu vois ?
Moussa cherchait ses clés, ses foutues clés. Tant qu’il ne les trouvait pas, il devait poursuivre cette conversation.
— Il faut qu’on médiatise la situation, dit Lia. Il faut qu’on parle de ces résultats, qu’on redouble d’efforts, qu’on…
— Il faut surtout que tu trouves un autre laboratoire où terminer ton doctorat, Lia. Il y a de l’argent sur la table, maintenant, et il n’est pas pour nous. Comme d’habitude.
Lia n’en avait pas terminé cependant. Moussa venait de trouver sa clé, mais l’étudiante retint le poignet de son mentor, avant qu’il n’atteigne la serrure.
— On peut y arriver, assura-t-elle. Quand bien même on ne sauverait pas la tour de chute, on aura de la fierté si on va au bout.
Moussa baissa les yeux. Elle n’avait pas tort. Quelque part au fond de lui, sous les couches d’indignation et de lassitude, sous un océan de fatalisme, vivait encore l’envie d’explorer, de répondre aux questions de la science.
— Parle-moi de ta médiatisation, dit-il enfin à une Lia souriante.
Pas un seul journaliste du pays ne manquait, dans la liste des contacts que les scientifiques avaient réussi à rassembler. Redoublant d’efforts pour parvenir à obtenir les résultats qu’ils espéraient dans les trois mois, Moussa, Lia et Amine enchaînaient les observations en apesanteur sans plus compter leurs heures.
La presse finit par s’intéresser à l’étrangeté que représentait une tour de chute dans le paysage scientifique, et dans le paysage tout court. C’est ainsi, en quelques semaines à peine, que le trio fut interrogé plusieurs fois, sur plusieurs médias, rendant visibles leur installation et le produit de leurs recherches.
Il y avait quelque chose de terrible dans le fait de se dire que la médiatisation soit un facteur si déterminant dans la perception d’une activité. Mais force était de constater pour Moussa qu’en l’occurrence, cela jouait plutôt à leur avantage. L’annonce de la fermeture prochaine de la tour, pour être emprisonnée dans le vaste chantier du parc Verticaland, irrita un certain nombre de concitoyens. Suffisamment en tout cas pour qu’un matin, le téléphone de la cabine, au sein même de la tour, ne sonne. Au bout du fil, la présidente de l’université annonça le report de la vente du bâtiment, et donc du début du chantier.
— On vient de sauver la tour, les enfants, annonça Moussa en raccrochant.
On n’interrompt pas une recherche en cours, ainsi en avait décidé le grand public, ou en tout cas un public suffisamment grand pour faire fléchir le board de l’université.
Le même jour, une dame attendait devant la porte d’entrée de la maison de Moussa. Il fallut au scientifique plusieurs secondes pour reconnaître l’avocate, qui ne portait pas son uniforme habituel. Son visage régulier, son regard transpirant les idées toutes faites n’étaient d’aucune aide pour la rendre particulièrement discernable de ses semblables.
— Le monde entier a décidé de se donner rendez-vous chez moi, on dirait, dit Moussa à l’avocate, qui ne comprit évidemment pas.
— Je ne serai pas longue, assura-t-elle.
— D’autant moins longue que nous n’aurons pas de conversation, au revoir.
Cette fois-ci, Moussa avait trouvé ses clés dès le premier sondage de poches. La clé tournait déjà dans la serrure quand il entendit :
— On va gagner, vous savez. Vous allez faire une erreur, forcément. Les lettres de menaces et d’insultes changeront de direction.
— Et qu’est-ce qui vous fait croire ça ? demanda Moussa.
— Vous n’avez pas l’habitude de gérer ce genre de pression. Nous, c’est notre métier.
Coup de catapulte. La capsule passa à toute vitesse devant la vitre de la cabine, atteignit son apogée, puis retomba jusque dans la cuve de réception. Panache de billes de polystyrène.
Rien ne distinguait fondamentalement l’expérience d’aujourd’hui de celles des jours précédents. Pourtant, la structure qu’Amine et Lia découvrirent à l’intérieur dépassait les attentes de leur encadrant. Avec la forme que l’apesanteur venait de donner à la molécule qu’ils observaient, l’absorption du médicament allait être plus rapide. Une avancée prodigieuse, bien supérieure à celle qu’ils espéraient.
La présidente de l’université convoqua Moussa quelques jours après la publication de leur article. Il allait recevoir des excuses. Il imaginait déjà Adeline rougir, bégayer, incapable de dire à quel point le board et elle avaient eu tort.
Moussa frappa à la porte du bureau, entendit “entrez”, s’installa face à Adeline, mais n’entendit pas d’excuses.
À peine fut-il assis que d’autres coups retentirent. C’était l’avocate de Verticaland, toujours aussi insipide, mais bien reconnaissable, cette fois, dans sa tenue de squale de la justice.
— Qu’est-ce qu’elle fait là, elle ? Tu ne m’avais pas dit qu’elle viendrait !
— Tu serais venu si je te l’avais dit ?
— Bien sûr que non ! répondit Moussa.
— Alors tu as ta réponse.
La présidente de l’université joignit les mains et prit une grande inspiration.
— Bon. Le cirque est terminé, Moussa. L’université vient de vendre le bâtiment. Tu devras quitter la tour dans les trois semaines.
— Pardon ?
— Nous avons lu votre article avec attention, professeur, dit l’avocate. Nous tenions à vous féliciter pour cette découverte majeure, qui marque la fin de vos recherches.
— Qu’est-ce qu’elle raconte, Adeline ?
— Elle n’a pas tort, assura la présidente. En tout cas, le board est de son avis. Ton équipe et toi êtes arrivés à obtenir les résultats escomptés, très bien. Maintenant, on peut passer à autre chose.
— Tu veux dire que si nous n’avions rien trouvé, peut-être qu’on aurait pu continuer ?
— En tout cas, tu as trouvé, conclut Adeline. Tes doctorants seront replacés ailleurs, et toi… on te trouvera quelque chose.
— Je pense qu’il est clair que notre offre d’emploi ne tient plus, intervint l’avocate.
— Mais… et le public ? le grand public va vous détester pour avoir parasité ces recherches.
— Le chantier durera deux ans, plus personne n’y pensera ! Et puis, félicitations encore, mais avec vos petites sorties médiatiques, vous avez donné beaucoup de visibilité à vos doctorants.
— Qu’est-ce qu’elle veut dire, Adeline ? demanda Moussa.
— Il est vrai que ces deux-là sont devenus assez populaires, admit la présidente. On pourrait capitaliser sur leur notoriété et sur votre découverte pour les replacer dans l’industrie spatiale, faire cofinancer leur thèse, et donner de la visibilité à l’université.
Moussa avait envie de vomir. À quel moment avait-il pu croire qu’il soit possible de battre ces gens à leur propre jeu ?
— Ne vous inquiétez pas, professeur, assura l’avocate, un grand sourire sur le visage. On vous offrira un season pass, vous pourrez venir quand vous voulez !



