Processus s · #09/52
J'ai passé ma vie à me demander ce qu'il y avait, après. Après, il n'y a ni avant, ni après. Le temps n'existe plus. Le temps est un amas, un tricot, une bulle.
J’ai passé ma vie à me demander ce qu’il y avait, après. Après, il n’y a ni avant, ni après. Le temps n’existe plus. Le temps est un amas, un tricot, une bulle.
Et moi, que suis-je ? Suis-je ? J’ai conscience sans avoir conscience de quoi.
Je sens, je ressens. Autour de moi, le vide. Je devrais respirer, bouger, mais je n’y arrive pas. Je réalise alors l’impensable. Je suis, oui, j’existe. Mon esprit existe. Mais mon corps n’est plus. Mes sens ne sont plus. Je suis moi, et autre chose à la fois.
Je n’ai pas conscience. Je suis conscience.
- H -
Je perçois l’infini du monde qui m’entoure, ce grand vide aux brûlures disparates et figées. La chaleur est comme moi : incapable de communiquer.
Je n’ai pas de corps, mais mon corps, je m’en souviens. Je retrouve au fond d’une mémoire difficile à sonder la perception de membres aujourd’hui disparus. J’ai été humaine, j’ai marché, couru, goûté, souri, pleuré, et tant d’autres choses encore. Cela semble si proche et si loin à la fois.
Instinctivement, mon attention s’oriente dans le vide, se focalise sur un point précis. Il n’y a rien nulle part, sauf à cet endroit.
Là, exactement là, il
n’
y
a
p
l
u
s
d
e
v
i
d
C’est une lumière qui me fait face, minuscule point blanc dans le noir omniprésent. Là encore, une conviction profonde naît en moi : ce point lumineux d’apparence si lointaine est comme moi.
Un frisson parcourt ma conscience et révèle mes constituants pour s’y répercuter. Au cœur du vide, je suis atomes. Et cette lumière au fond du noir, l’est aussi.
Mes atomes fourmillent, génèrent leur propre chaleur. Je les vois maintenant qui m’observent : des milliers, des millions, des milliards de points lumineux tout autour de moi, des milliards de consciences qui guettent, elles aussi, leur environnement. Des yeux brillants dans le noir.
Les plus proches m’apparaissent comme elles sont vraiment : non comme des points, mais comme des amas, des sphères fragiles à la peau mouvante, grouillante d’atomes et d’énergie.
Elles m’inspirent et, plutôt que de rester figée, je pense à ma constitution, à son contrôle. C’est plus fort que moi : j’ai envie de rassembler. Ces atomes voguent, respirent, bondissent. Il faut les rassembler. D’une force que je découvre tandis qu’elle se déploie, je pousse les protons les uns contre les autres. La chaleur qui se dégage du processus me donne du plaisir. Je voudrais faire ça pour toujours.
- He -
Je voudrais compter le temps. Je voudrais compter le temps passé à agglomérer autour de moi la matière. Le temps passé à transformer les poussières en poussières à peine plus grosses.
Je me construis moi-même, encore et encore. Chaque fusion m’est interne. Sans corps, je rassemble néanmoins autour de moi ce qui me fait, moi.
Les autres amas me regardent. Sans notion du temps, je peux tout de même dire qu’ils sont là depuis plus longtemps que moi. Elles n’en ont pas fini de rassembler, brillent de l’éclat de l’énergie que dégage la fusion.
Au fur et à mesure de cet irrésistible assemblage, les souvenirs de ma vie d’avant, ou de ma vie, tout simplement, remontent et peuplent ma conscience. Il y a des bribes de sentiments. Des joies, mais aussi des déceptions, de la tristesse. Je voudrais y penser davantage, creuser cette mémoire, mais vu d’ici ces problèmes me semblent si dérisoires…
À défaut d’avoir un corps, je sens se dessiner petit à petit les contours d’un cœur. Je gagne un centre, résultat de la migration de mes agglomérats atomiques. Le tri s’intensifie, la fusion continue. J’ai maintenant un milieu, une surface. Je suis une boule, j’irradie le vide.
- O, C, Ne -
Le paysage change autour de moi. Celles qui m’entourent se contractent et s’illuminent, me communiquent leur brillance. En recevant le souffle de leur écrasement, je comprends ce qui m’arrivera sous peu. À force de fusionner la matière, mon centre gonfle, mon cœur se durcit, se réchauffe.
J’ai compris qui était ce point, le point au loin, le premier, le centre de mon attention. Le murmure d’énergie d’un voisin me l’a susurré. Autour de lui gravite la Terre, ma Terre, ma vie d’avant.
La pièce tombe et je m’échauffe. Mes regrets sont là, à l’autre bout du grand vide, à tournoyer sans grâce autour de lui, dans une insignifiance aussi grande que la distance qui m’en sépare.
Là-bas, ce qui gisait à mes pieds s’élance dans le rien, orbite en emportant son monde entier.
La mémoire d’un visage me revient juste à temps pour que de nouveaux souvenirs me giflent. La Terre est là, invisible. Ses satellites l’entourent comme des mouches infâmes, attirent l’œil de celles et ceux qui, à sa surface, tentent de regarder dans ma direction. Suis-je seulement ici depuis suffisamment longtemps pour que mon éclat leur soit visible ? Ou suis-je suspendue dans le néant, seule à savoir que j’existe ?
Parmi ces mouches terriennes, l’une d’elles, qui ne s’est pas encore effondrée par manque d’ergol pour brûler dans l’atmosphère, l’une de celles qui n’a pas encore succombé aux radiations, l’une de celles qui n’a pas rencontré un malheureux voisin sur son chemin, l’une de celles-là abrite tout le tracé de ma vie. L’une de ces coquilles, alimentée par le soleil, abrite des données par milliards de milliards d’octets pour servir le peuple, et ceux qui ont des choses à lui vendre. Décodés, certains de ces octets figurent ma vie terrienne, mes erreurs et regrets, mes pensées suicidaires.
Pourrais-je seulement étendre jusque là mes bras ? faire matière pour chatouiller la carcasse de ce centre de données suspendu ?
De toutes mes forces intérieures, je gronde. Je me sens plante et rêve de pousser dans une direction donnée. L’obscurité est mon terreau et mon ciel.
Je veux trouver le soleil, mais mon élan héliotropique n’aura pas lieu. Je ne respire pas, mais ma fusion a créé de l’oxygène et j’en ressens maintenant le manque.
Je rougis, je suis effondrée.
- Ne, Na, Mg -
L’agglomérat voisin m’a chanté le décompte d’une fin des temps. Mais quel temps ?comment cela, le temps est compté ? Me détournant de mes préoccupations, la fusion m’obsède toujours, alors je trie, trie encore, rassemble, presse les atomes, vomit lumière et chaleur.
– Le temps existe, m’assure ce voisin de mauvais augure. Le temps existe et file, file, file.
– Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? demandé-je, mais ici il n’y a ni heure, ni jour.
La pensée me rend la sensation de doigts, poudrés de sodium.
– C’est moi qui ai fait ça ?
– C’est toi, mais le temps passe, me répond-on.
– Tout a une fin… commence une voisine.
– … Mais rien n’en a vraiment, poursuit une autre.
Des mains retrouvées, je palpe mon cœur et y reconnais les perles d’éléments qui ont toujours été là, autrement : du carbone, du néon, du magnésium à peine né.
Un instant, je crois donner la vie, mais la chaleur du rire de mes voisines m’atteint, et revoit mes attentes à la baisse.
– La vie, c’est autre chose. La vie, c’est un hasard, un assemblage d’atomes dont nous n’avons pas la maîtrise.
– La vie, dis-je sans pudeur, je me la suis enlevée.
Mais le pardon n’existe pas plus dans le cosmos que la culpabilité.
– Sème, me dit simplement une voisine, rayonnant de gamma, haussant ses épaules invisibles. Sème tes germes et la vie les gagnera… peut-être.
Ma conscience reconstruite brique après brique s’imbibe d’un espoir nouveau. Je pousse les atomes les uns contre les autres, retrouve des muscles à bander et presse, presse, presse.
- Fe -
L’espoir laisse place à la colère. Je veux déchirer le tissu du vide, le tirer pour rapprocher la Terre de mon influence. Mes ongles pensés en sont incapables, alors j’attrape mes propres créations et les démantèle. Un parfum souffré remplit l’obscurité, sans un nez pour le sentir.
Le soleil vacille comme une paupière qui bat. J’ai déjà compris, mais je me refuse à formuler ma pensée. Je m’enclave dans le geste répétitif de démantèlement, crée du phosphore.
J’ai un pincement au cœur en voyant naître entre mes mains du silicium. Il m’en revient un souvenir, celui d’un objet de convoitise, d’un élément implanté dans les machines colporteuses de la haine des autres. Je ne suis pas dupe, ma fin est proche. Comme la première fois, entre mes doigts aura glissé du silicium avant mes derniers instants.
Le soleil est mort. Il a brûlé avec lui la Terre et ses mouches, rendu bien dérisoires mes souvenirs humains, mes inquiétudes numériques. Dans un cri de colère et d’épuisement, je dévoue toute mon énergie à hurler ma lumière, à presser la matière. De mon étreinte naît le fer, et je sais déjà que je suis incapable d’aller plus loin.
Je n’étendrai pas mon influence aux confins du grand vide. Je ne retournerai pas jusqu’à la Terre. L’après s’achève.
Un râle s’élève des confins de l’obscurité, un souffle, puis un murmure. De loin, de si loin le soleil me parle.
– Regarde autour de toi, me dit-il.
Quelque chose a changé, sa pâleur s’est intensifiée. Mis à nu sans son enveloppe, il rayonne maintenant d’un blanc éclatant.
– Regarde bien, répète-t-il.
Dans mon cercle d’influence, je vois le souffle chargé de mes voisines se mêler au mien, les atomes s’agglomérer, graviter les uns autour des autres, s’unir. Le soleil n’est pas mort, il refroidit doucement. Mes voisines les plus proches en revanche, massives, plus âgées, ont terminé leur voyage.
Je suis hypnotisée par les agrégats qui vacillent autour de moi. Certains se stabilisent, lissent leur course, me courent autour. Quand je sors de cette observation de durée indéterminée, le soleil est toujours là.
– Sème, me dit-il. Tes créations sont faites pour rejoindre le monde. Certaines se perdront dans l’oubli, mais d’autres, peut-être, évolueront.
– À quoi bon ?
Ma question reste un temps sans réponse. Autour de moi la matière, gaz et poussières orbitent toujours, pantins de forces invisibles.
– Tu as créé de tes mains, tu as expérimenté, tu as joué, tu as trouvé un cri d’espoir entre tes doigts retrouvés. Il est temps de jeter tes œuvres dans l’univers… car il suffit d’une rencontre, d’un choc impromptu, d’une entente ou d’un malentendu pour que ton cri donne la vie.
– Mais si je donne la vie, demandé-je encore, je ne donne pas aussi la mort ?
Le soleil scintille de rire. Peut-être est-il déjà en fin de vie, lui, peut-être a-t-il déjà brûlé tout son carbone, tout son oxygène.
– Ça n’en reste pas moins fascinant à regarder.
Le soleil se tait. Il ne me répondra plus. Mes voisines encore en vie en font de même. J’ai un choix à opérer et j’en suis seule maîtresse.
Je veux d’abord renoncer, m’éteindre en silence sans créer, par la vie, ni souffrance ni mort. Mes souvenirs n’ont pas fini de se clarifier, cependant, de faire réapparaître en moi des sentiments. Je pense à tout l’espoir que comporte cette création, à toute la chance que représente cette opportunité à l’échelle du grand vide. Je regarde autour de moi, et aussi loin que je puisse percevoir, à de rares exceptions, certes gigantesques, il n’y a rien. Nous ne sommes déjà que des erreurs, des coups de chance. Et il en faudra encore beaucoup, de la chance, pour que des atomes s’attachent les uns aux autres, forment des chaînes plus complexes qui en rencontrent d’autres à leur tour, pour seulement, enfin, peut-être donner une vie qui ne voudra pas encore dire conscience. Qui sera la prochaine à se retrouver figée au bon endroit, au bon moment dans cette obscurité sans endroits ni moments ?
Le souvenir de mes yeux ravive des larmes en pensée. Je rassemble les forces de mes constituants une dernière fois et hurle tout mon espoir intérieur en projetant tout mon être autour de moi.
La matière jaillit dans l’univers, mes créations se dispersent, à la rencontre du vide. Je blanchis comme le soleil mourant, convaincue d’avoir fait ce que j’avais à faire.
Du vide naîtra peut-être quelque chose.



