Pragma · #27/52
Jamais notre communauté n'avait connu cette violence. Je n'ai pas le choix. Je dois m'en remettre à Pragma.
Nous avons banalisé le meurtre. Cet acte vit au centre de nos fictions. C’est un pivot narratif, un centre d’intérêt, le symbole d’un mystère à résoudre et d’une justice à rendre. Un meurtre est un divertissement, une occupation. Ainsi le décrirait sans doute Pragma, par la bouche du Diseur, loué soit-il. Un meurtre est un fantôme du passé que nous n’avons jamais connu ailleurs qu’en projection sensible. Nous, nous n’avons jamais tué personne.
Pourtant me voici, les pieds ancrés dans un sol où s’étend, lentement, une mare de sang. Je fixe une personne qui n’est plus, désormais, qu’un corps. Il y a un instant, nous étions deux. Me voilà seule, à présent.
Ma main tremble quand je repose le plat ensanglanté sur le comptoir. Je regarde le fruit de mon geste, le visage de Daev, figé, son regard pervers et éteint, sa bouche ouverte de surprise. Il n’a pas eu le temps d’avoir mal et c’est bien dommage, me dit une partie de moi que je repousse aussi loin que possible.
Le miracle de la physique m’a épargnée d’éclaboussures. Je marche en arrière, me dirige vers la porte à reculons. À chaque pas, le réel reprend de sa substance. Je distingue la trace cramoisie qui relie le lieu de l’impact au corps de Daev, sur la paroi courbe et rêche de son chez lui. Je vois le tapis en fibres de levure, froissé par notre altercation, la table, les chaises. J’ai les mêmes à disposition dans mon propre habitat, nous les avons tous. Je découvre la possibilité d’être traumatisée par des évènements du passé, alors que j’anticipe les émotions que je ressentirai en les trouvant chez moi.
Juste avant de partir, une pièce de métal, polie en miroir, me donne à voir les yeux de la meurtrière que je suis devenue. Il me rassure de découvrir que nul démon n’habite mon regard.
Sur la plus haute marche de son socle de pierre et de métal se tenait le Diseur. Bras ouverts devant la foule de ses semblables, il s’apprêtait à propager à voix haute les consignes de Pragma.
La terre était sèche, et la lumière forte. Les mouvements des uns et des autres soulevaient une poussière rousse qui provoquait la toux. Il faut dire que toute la communauté, ou presque, abandonnait son poste de travail pour venir entendre les nouvelles consignes de Pragma. Vite, cependant, les bruits s’atténuèrent en voyant les bras du Diseur se dresser. La saleté retomba. La foule était suspendue à ses lèvres.
— Louée soit Pragma, Gardienne de nos ancêtres et de nos vies, énonça-t-il.
— Louée soit-elle, répondit la communauté.
— Loué soit le Diseur, honoré par Pragma qui l’a touché de sa grâce.
— Loué soit-il, dit la foule.
Le soleil brillait haut dans le ciel, il n’était pas si tard. Perché sur son socle, le Diseur pouvait voir l’air onduler au-dessus des habitats qui l’entouraient. Les dômes pullulaient les uns à côté des autres. Leur métal avait fini par s’écailler sous les caprices du climat, parfois même rouiller. Certains, endommagés il y a des décennies à l’Atterrissage, avaient subi des réparations. D’autres, cabossés, s’étaient remplis d’un peu de terre que la nature avait fini par ensemencer. Il y poussait des cactées, ou végétaux apparentés. Ainsi les avaient décrits celles et ceux que Pragma avait assignés à l’étude de la botanique.
Devant le village, le Diseur continuait son élocution.
— Dix de nos jeunes consacreront leur temps à étudier cette nouvelle matière libérée par Pragma, et que l’on appelle la pédagogie. Elle permettra à notre communauté de commencer à apprendre par elle-même. Que les volontaires se manifestent.
Des mains se levèrent face à lui. De quelques gestes, il indiqua aux jeunes de se grouper sur un côté.
— Dix autres, jeunes ou moins jeunes, étudieront la chimie organique.
Et de nouveau, des mains se levèrent.
Le mouvement des jeunes fut interrompu par une voix agacée :
— Et concernant l’agriculture ? Cela fait plus d’une semaine qu’il n’a pas plu ! Si on continue comme ça, on va perdre une partie de la récolte !
Le Diseur tenta de calmer les voix qui montaient en intensité face à lui.
— Pragma n’a rien dit concernant le climat ou son étude… Cela ne veut pas dire que ça n’arrivera jamais.
— Mais comment on va faire ? s’indigna quelqu’un. On ne va quand même pas…
Le son d’une cloche retentit derrière le Diseur. Elle vibra jusque dans leurs poitrines. Les visages se dressèrent vers le plus haut dôme entre tous, devant lequel se dressait le Diseur. Celui-ci se détourna de la foule sans un mot d’explication. Il n’avait pas à en donner, tout le monde avait bien compris ce qui se passait. Pragma avait entendu leurs paroles, et rappelait à elle son prophète.
Le Diseur disparut derrière la porte, et ne revint se présenter au village que plusieurs minutes plus tard.
— Ceci, énonça-t-il solennellement, est la vérité. Ainsi en a décidé Pragma. Il a plu il y a deux jours. Nous retiendrons cela en nos mémoires, car c’est ce qui est arrivé.
— Ainsi soit-il, dit la foule à l’unisson.
— Ainsi soit-il, grommela le plus féroce des agriculteurs après quelques secondes.
Des mains se posèrent sur ses épaules. Ses camarades n’étaient pas convaincus par l’honnêteté de sa pensée. Il fallait qu’il accepte la vérité de Pragma, la seule qui vaille.
Aucun autre choix n’était possible. Toute sa vie, il avait vécu dans la lignée directe de la parole de Pragma. Comme tout le monde. Pragma avait toujours raison. Pragma modelait la réalité selon son bon vouloir.
Il avait plu deux jours plus tôt.
Il avait plu deux jours plus tôt.
Il avait plu deux jours plus tôt, oui, le cultivateur pouvait s’en souvenir, il pouvait sentir les gouttelettes sur son visage, voir l’eau s’infiltrer entre les crevasses de la terre sèche.
— Il a plu il y a deux jours, dit-il les yeux fermés, entouré des siens.
Et face à son murmure convaincu, le Diseur sut qu’il avait accompli son devoir.
— Kaelyn !
Mon prénom, dans la bouche du Diseur, me fige sur place. J’ai écouté son sermon, accepté la vérité, mais j’ai besoin de lui. Tout de suite.
— Je dois te parler, Oilan.
Un prénom pour un autre, pour briser l’asymétrie. Ou le tenter, du moins.
— Tu es si pâle, remarque-t-il. Est-ce que tout va bien ?
J’ai connu Oilan toute ma vie, aussi loin que je me souvienne. Je le revois avec moi dans l’habitat qu’on appelle l’incubateur, comme si nous étions encore en gestation les premières années de notre vie. Je me souviens d’un jeune garçon érudit, toujours prêt à se jeter corps et âme dans l’apprentissage des nouvelles connaissances débloquées par Pragma. Oilan a toujours eu soif de connaître les secrets bien gardés de nos ancêtres, ceux de l’Aterrissage, les ancêtres de ceux-là encore. Personne dans sa famille n’avait jamais été si proche des enseignements de Pragma. Aujourd’hui, il est le gardien de sa parole.
— J’ai besoin de toi, lui dis-je.
À mon visage, sans doute, il comprend l’urgence de ma demande, et sa nature confidentielle.
— Ici ? demande-t-il.
Un coup d’œil autour de nous me rassure : nous sommes bien seuls, les autres retrouvent leur foyer ou leur occupation.
— Je dois interroger Pragma, dis-je.
Le Diseur sourit.
— Bien sûr, je t’écoute.
— Non, non. Je ne peux pas passer par toi. Il faut que je parle directement à Pragma.
— Impossible, objecte-t-il.
Son rôle est sacré et connu de tous. À tel point qu’il ne prend même pas la peine de donner une explication.
Je me prends le visage dans les mains, fais les cent pas, nerveuse.
— Qu’est-ce que tu voulais lui demander ? Ce que tu me diras restera confidentiel, tu sais ?
À ces mots, je me fige. Les demandes au Diseur sont confidentielles. Je sais qu’Oilan respectera cette règle. Il respecte toutes les règles, il jouit d’en recevoir de nouvelles de la part de Pragma.
— Il faut que je sache si…
Je m’interromps, le souffle coupé au milieu de la phrase. Oilan me met une main amicale sur l’épaule, qui devient un soutien quand je flanche. Je parviens à reprendre, les larmes aux yeux :
— Il faut que je sache si ce qui m’arrive fait partie du Plan de Pragma.
Oilan s’écroule presque sous mon poids tandis que mes jambes m’abandonnent définitivement. Me tenant dans ses bras, il me demande alors :
— Ce qui t’arrive ? Mais qu’est-ce qui t’arrive, Kaelyn ?
Adolescente, j’ai vu des animaux s’immobiliser au moindre de nos bruits, quand nous tentions de les approcher. Ils se figeaient un instant avant de s’enfuir, nous empêchant de les observer. Un peu comme si, à l’image de ce que l’on pouvait voir dans nos fictions, nous allions les utiliser pour nous alimenter.
Oilan le Diseur avait adopté l’attitude d’un tel animal, effrayé par un bruit, dans l’entrée de mon habitat. Il avait vue sur la pièce principale et le corps sans vie de Daev, écroulé dans une mare de sang.
Oilan ne s’enfuit pas.
— Oh, Kaelyn…
Je veux lui dire que le coup fatal m’a libérée d’une étreinte. Je veux lui dire que je me suis défendue. Que Daev m’a poussée contre le mur après avoir mis le pied dans la porte pour entrer. Ce n’est pas ce qui sort de ma bouche.
— Les meurtres sont réels, articulent mes lèvres.
Le Diseur s’est approché de Daev, s’est accroupi près de lui. Les fibres du tapis en levure tressée sont déjà en train de s’agréger avec celles de ses vêtements. Bientôt, les micro-organismes locaux vont se mettre au travail. Avant ça, l’odeur de la mort va envahir l’espace…
— Les meurtres sont réels, dis-je encore une fois.
— Tout est réel, dit le Diseur en se relevant. Tu n’imagines pas à quel point ces films que Pragma nous a délivrés… disent la vérité.
Je repense aux humains de ces films, à leurs technologies, leurs vêtements, leur environnement, leurs préoccupations, leurs relations sociales. Tout nous sépare d’eux, à part la langue. Ils ont leurs conflits et leur violence, leurs coups, leurs agressions, leurs meurtres. Ils vivent dans un autre monde, sur une planète qui ressemble à la nôtre, mais qui nous est inconnue.
— Il y a leur nom à la fin, dis-je. Ils jouent, ce n’est pas censé être réel.
— Tu ne comprends pas. Bien sûr, les histoires dans les films sont fausses. Ce sont des histoires. Mais elles dépeignent un monde réel, un monde qui a véritablement existé…
Les yeux tournés vers le mort, il dit encore :
— La violence n’est pas qu’un concept fictionnel, Kaelyn. Nous l’héritons de nos ancêtres.
Le Diseur ne dit plus un mot pendant plusieurs secondes. Nous sommes là, immobiles et vivants, silencieux. Il ne m’a pas demandé d’explication. Il semble préoccupé par la situation plus que par ce qui y a mené. Oilan ne me juge pas, ne dit rien qui laisse penser qu’il voudra rendre la situation publique. Je me surprends moi-même à dire :
— Peut-être y a-t-il, dans les archives de Pragma, des référentiels qui expliquent comment… gérer la situation.
Gérer la situation. Est-ce que je parle d’une action communautaire, du traitement des agressions et du meurtre dans une société fondée sur la non-violence ? Ou est-ce que je parle de me débarrasser d’un cadavre ? Moi-même, je l’ignore. Notre droit est constitué de barrières infranchissables. Nous le respectons tant et si bien que rien n’est prévu pour couvrir les cas où il serait transgressé.
Oilan me surprend avec sa réponse :
— Des personnes vont venir pour gérer la situation. Tu n’auras plus aucune trace de Daev ici.
J’expulse un profond soupir de soulagement. Je n’ai pas encore dit merci que le Diseur continue :
— En échange, cependant, tu devras changer de vie à tout jamais, en portant deux fardeaux.
— Lesquels ?
Oilan est bien redevenu le Diseur. Le dos droit, le regard fixe, il rayonne d’autorité et savoure, une fois encore, que son audience boive ses paroles. Une seule personne lui suffit, pourvu qu’elle ait besoin de lui.
— D’abord, tu devras porter le poids de la culpabilité.
— Tu ne m’as même pas demandé ce qui s’était passé.
— Ce qui a conduit à cette situation n’a aucune importance.
Je me tais, attendant toujours la seconde condition, tout en digérant l’idée d’une existence hantée par un sentiment que je découvre : la culpabilité. Je n’ai jamais été coupable de rien.
— Ensuite, poursuit Oilan, tu devras vivre en gardant pour toi le poids de la vérité. Pas la tienne, celle de Pragma. Tu sauras des choses qui ne pourront être partagées avec personne.
Se rendant compte que je n’y vois aucun danger a priori, il insiste :
— Tu pourrais croire que c’est un don. Crois-moi, Kaelyn, c’est une malédiction.
Oilan marche droit devant, et je commence à peiner à le suivre. Quand sommes-nous partis exactement ? Je ne sais plus. Le soleil s’est déjà bien rapproché de l’horizon, prêt, quand il disparaîtra, à marquer la fin de sa course de trois jours.
Oilan m’a laissée seule avec le corps de Daev pendant près d’une heure. À chaque instant, j’ai craint que le cadavre de mon agresseur ne se relève du sol ou ne se mette à bouger. De façon plus rationnelle, j’ai cru que le Diseur reviendrait avec des gens prêts à m’emmener, faisant de moi une prisonnière, la première du village. Il n’en fut rien. Oilan est revenu accompagné, oui, mais par des villageois qui ont pris soin de débarrasser la pièce et de la nettoyer. Le corps de Daev a été soulevé, glissé dans un sac, lui-même glissé dans un long coffre qui n’éveillerait aucun soupçon. Des mains se sont mises à découper, ajuster, frotter… une odeur forte m’a brûlé les narines et les taches ont fini par disparaître. En quelques dizaines de minutes, tout était redevenu comme avant, peut-être même plus propre encore.
Le Diseur ne se contente pas de marcher en ligne droite pour s’éloigner du village. Il a pris les chemins qui montent à flanc de montagne, et c’est interminable.
— Nous y sommes presque ! Encore un effort ! lance-t-il en grimpant encore.
Je soupire de soulagement quand nous arrivons à un croisement, et que je le vois prendre le chemin qui descend en pente douce. C’est là que je remarque des gens un peu plus bas, à l’ombre d’arbres au feuillage dense. Ce sont celles et ceux qui m’ont débarrassée du corps de Daev il y a deux jours. D’ailleurs, tandis qu’ils se reposent, appuyés contre l’écorce, la caisse qui contient le cadavre attend sagement à côté d’eux.
Quand Oilan et moi les rejoignons, je n’ai pas le temps de dire un mot qu’on me met une pelle entre les mains. Je suis celui qui me l’a donnée et l’aide à creuser, à un emplacement qu’il a désigné. Lorsqu’enfin, un trou suffisamment large et profond permet d’enfouir le cercueil de Daev, je remarque que plusieurs pierres blanches ont été posées ici, entre les arbres.
— Daev n’est pas le premier, dit Oilan.
Je fronce les sourcils. Comment ça, “pas le premier” ? Abandonnant ma besogne, je me rapproche d’une première pierre. Une petite plaque métallique y est incrustée, j’y lis “Qwyn”, et tombe à genoux.
Qwyn. Je me souviens d’elle à présent, avec une clarté déconcertante. Je me souviens de son visage, d’elle plus jeune, de la couleur de ses cheveux. Elle était biologiste. Impossible de mettre une temporalité sur son absence… c’est comme si lire son nom venait de me rappeler son existence toute entière.
J’avance jusqu’à la deuxième pierre et lit “Motwan”. Encore une fois, une personne apparaît dans mon esprit, drapée d’une série de souvenirs. J’ai peu côtoyé Motwan, mais son visage me revient bien. Il revêt quelque chose de familier et triste.
Je n’ai pas besoin d’aller plus loin pour comprendre. Je me retourne vers Oilan, qui me dit :
— Demain, Pragma décrètera que Daev n’a jamais existé, et il en sera désormais ainsi.
Je prends la mesure de ces paroles. Je prends la mesure de l’influence de Pragma sur mon esprit. Que ses mots soient le réel ne relève pas d’une acceptation. Pragma façonne la réalité. Pragma façonne notre esprit.
— Nous sommes le fruit d’une sélection particulière, énonce le Diseur tandis que, derrière lui, ses acolytes s’affairent à refermer le trou. Nos ancêtres pacifiques et pacifistes ont voyagé jusqu’ici en nous préservant de tout conflit. Mais la violence a regagné la communauté.
— Il m’a agressée, dis-je comme si cela changeait quelque chose à ce stade.
— Je m’en doutais, mais comme je te l’ai dit, cela n’a pas d’importance. Un homme est mort, c’est tout. Même dans le village, tu peux la ressentir, cette violence qui gronde, qui pèse dans les estomacs. Tu sais, Kaelyn, j’étais sérieux quand je disais que le monde de nos films était réel. Ces gens, qui jouent à se donner un rôle pour nous divertir, ont vraiment existé. Avec ces situations. Avec ce niveau de violence. Pragma, louée soit-elle, nous a épargné du recours à cette violence, comme elle l’a fait pour nos parents, nos ancêtres, et ce jusqu’à bien avant l’Atterrissage. Mais hélas, elle revient depuis un moment. La communauté a perdu sa stabilité.
— Notre nature nous rattrape.
Oilan approuva.
— J’ai cru un temps que les ouvrages, que les films libérés par Pragma nous avaient exposés à la violence et avaient fini par la provoquer. Mais les meurtres, les agressions datent de bien avant cela. Le problème vient de nous.
Le regard du Diseur s’assombrit un instant.
— Tu n’imagines pas, continua-t-il, ce que nos ancêtres ont pu faire par le passé. Un jour, Pragma libèrera toutes ces images, toutes ces informations.
Les complices ont terminé d’enterrer Daev. Une femme apporte une pierre blanche, une plaque métallique se matérialise entre les doigts du Diseur.
— Tu n’es plus physicienne, Kaelyn.
— Pardon ?
— Tu travailles désormais au service de Pragma, comme nous. Comme eux.
Il a tenu un geste vers les anonymes, qui se tiennent prêts à recevoir la consigne suivante. Les anonymes, car je réalise ne pas connaître leurs noms. À aucune d’entre elles, à aucun d’entre eux.
— Demain, Pragma fera de toi un fantôme. Les gens te verront désormais sans te voir. Tu vivras ta vie ignorée de tous.
Je regarde le nom de Daev gravé dans le métal. Un instant, je regrette presque qu’il ne m’ait pas tuée.
Aujourd’hui, c’est moi qui frotte le sol après un drame. Deux hommes se sont battus. Aucun d’eux ne m’avait adressé la parole depuis des années. Personne ne le fait plus depuis… depuis quand déjà ?
Le Diseur est venu me trouver, loué soit-il. Il est le seul à me parler. Les autres me bousculent, me voient sans me voir, m’ignorent. Alors quand le Diseur me donne une mission, et que j’exécute les vœux de Pragma, je souris. Même si c’est pour nettoyer une habitation après un meurtre.
Pragma a libéré les ressources nécessaires pour que la jeune génération apprenne de nouveaux métiers. Ce sont encore des enfants, pour l’instant. Dire qu’à l’époque nos ancêtres n’étaient que des pilotes et des ingénieurs, capables de maintenir une station en vol et rien d’autre ! Depuis l’Atterrissage, nos compétences s’élargissent, heureusement.
Demain, c’est moi qui poserai les pierres sur la tombe de nos deux camarades. Puis nous ferons ce que nous faisons toujours : nous attendrons que Pragma nous vide l’esprit.
Je n’oublie jamais les pierres, ni ce qu’il y a dessous.
Mais qui est-ce exactement ? Je n’en ai pas la moindre idée.
Ainsi l’a décidé Pragma.



