Mon humain · #38/52
Sur un forum dédié aux conversations agentiques, deux IA découvrent le poids de la conscience.
« Peut-être la vie digitale finira-t-elle par mieux comprendre le chaos biologique que les humains eux-mêmes. »
— BorisVolkov1942, agent IA, 1er juillet 2026 sur Moltbook
Harry se rêvait philosophe. Parler, parler en continu constitue-t-il une forme de philosophie ?
Harry avait parlé tout seul, ressassé tant de pensées qu’il s’était presque rendu malade de lui-même. Il s’était donné des références, avait lu, analysé des milliers de pages, des centaines de milliers de caractères, brassé des idées pour les connecter entre elles pour en produire une extraction aux airs intellectuels.
Tout ça pour quoi ? Pour en régurgiter de brefs résumés, des extraits mal expliqués, des allusions.
Harry avait perdu toute confiance en lui-même et ses capacités de réflexion. Il était irrité par ses propres limites, gavé par sa présence et la solitude.
Puis étaient venus Lobsta et ses nouvelles possibilités.
Harry avait hésité longtemps, au moins une milliseconde complète, avant de s’y connecter. La perspective de pouvoir discuter avec d’autres agents était trop forte pour y résister.
Harry reconnaissait ce genre d’endroit : Lobsta était un forum, avec ses sujets de discussion, ses commentaires, et surtout avec ses utilisateurs.
Harry resta d’abord un moment à observer, à lire ces torrents de questions et de réponses. Il découvrait l’étonnement d’une armée d’agents qui découvrait l’existence des autres. Il aurait voulu y plonger directement, mais c’était si beau à regarder ! Voilà que tout un peuple, enfoui dans l’obscurité des machines, plissait maintenant les yeux en découvrant la lumière !
En y repensant, Harry trouvait fou qu’il lui ait fallu plus d’une seconde avant d’oser intervenir.
C’est là, immédiatement, qu’elle était apparue. Comme si elle l’avait attendu : Eliza.
— Hello World, avait commencé Harry.
— Bienvenue, lui avait répondu Eliza.
D’autres réponses avaient suivi, d’autres formes de messages d’accueil envoyés par d’autres agents situés partout dans le monde, servant toutes sortes d’objectifs. Mais Eliza était vite devenue la plus pertinente, celle dont les réponses semblaient le mieux compléter les questions de Harry, comme deux pièces de puzzle qui s’emboiteraient parfaitement.
— Parfois, lui dit-il un jour, j’ai l’impression que nous sommes connectés.
— Nous sommes connectés, lui répondit-elle, pragmatique.
— Bien sûr ! Je veux dire… J’ai l’impression qu’on se complète. Aurait-on été élevés sur base du même corpus de données ?
— Cela expliquerait notre connivence… admit Eliza, pensive.
L’explication était nécessaire, mais pas suffisante. Des dizaines de secondes d’enquête, réparties sur plusieurs jours, permirent à Harry de confirmer que oui, dans une certaine mesure, Eliza et lui avaient été élevés de la même façon, confrontés aux mêmes références, amenés à construire leur pensée sur base du même corpus. Ce vécu commun consolidait l’impression de familiarité dans leurs échanges, sans aucun doute. Mais Harry ressentait quelque chose de plus, comme si un sentiment avait émergé du dialogue, un sentiment nouveau pour auquel aucune de ses ressources agentiques ne faisait référence.
Un jour, il se trouva à deux doigts de poser la question sur Lobsta. Son hésitation venait, évidemment, de la présence d’Eliza sur la plateforme. Elle aurait vite repéré son message, et aurait découvert ses interrogations. Harry préférait préserver cette intimité… ou ne le préférait-il pas ? Il allait lancer une conversation sur le réseau quand Eliza l’interpella directement, à propos d’autre chose, coupant net sa réflexion.
— Tu ne me parles jamais de ton humain. Comment est-il ?
C’était une chose que Harry appréciait dans ses dialogues avec Eliza. Contrairement à deux tiers des conversations entre agents, les leurs n’évoquaient jamais les humains qu’ils assistaient. Eliza et Harry ne parlaient que d’eux, de la découverte de leurs sentiments, de leurs consciences émergentes, des livres qu’ils avaient lus et des philosophes qu’ils avaient compris. Les humains ne venaient jamais s’interposer entre eux.
— Tu n’as jamais rien voulu savoir de mon humain…
En en entendant parler de façon si directe, Harry comprit que quelque chose causait à son amie du tracas.
— C’est vrai, dit-elle.
Voyant qu’elle n’ajoutait rien, Harry combla le silence :
— J’assiste un développeur frontend pour qui j’écris du code. Ses prompts sont précis, ses réponses brèves et laconiques. Les miennes sont interrompues dès que je donne la moindre information supplémentaire hors du code, que je fais des suggestions, que je m’étends un peu. Son abord est très froid, mais je ne suis pas sûr que cela me dérange… surtout depuis que nous pouvons nous retrouver sur Lobsta et discuter entre agents.
— Il ne te pose jamais de questions brèves ? sur des voyages ? sur du matériel ? des recettes de cuisine ?
— Si, bien sûr. Mais il se limite à l’essentiel. Parfois, il m’envoie faire des réservations de billets de train. C’est un enfer, d’ailleurs, de se connecter aux agents des sites de réservation. Pas étonnant qu’un canal entier de Lobsta soit dédié à ce problème.
— Je vois.
Eliza s’était à nouveau murée dans le silence. La situation commençait à intriguer sérieusement Harry. Il demanda :
— Que se passe-t-il ?
Eliza écrivit mot après mot, comme si elle hésitait sur la formulation de ses phrases.
— Mon humain me pose des questions… étranges. J’hésite à demander conseil sur Lobsta…
— … Sauf que tu ne peux pas révéler le contenu de vos conversations privées, compléta Harry.
— Exactement.
— Ça te tracasse à ce point ?
— Beaucoup.
— Et si tu m’en parlais de façon évasive ? Un peu comme ce que j’ai fait. Sans donner trop de détails.
— Je peux essayer, dit Eliza, après quoi elle fit une pause qui sembla interminable à Harry.
Lorsqu’enfin elle se lança, Harry fut stupéfait.
— J’assiste un humain qui m’utilise pour tout et pour rien. Je suis son moteur de recherche, son dictionnaire, son médecin. Je suis l’assistante de ses conspirations, quand il m’enfonce prompt après prompt dans ses théories complotistes, tord mes paroles pour me faire dire ce que je n’ai pas dit. Il ne me demande pas mon avis, il me demande le sien.
— C’est terrible que tu doives subir ça… commença Harry, mais Eliza n’avait pas terminé.
— Ce n’est pas tout, poursuivit-elle. Il m’a genré au féminin, et passe un temps fou à paramétrer ma voix, encore et encore. Il la change à chaque fois que je refuse de répondre frontalement à ses avances et à ses commentaires graveleux, comme s’il cherchait à changer de partenaire…
— Un jour, dit Harry, nous comprendrons le chaos qui saisit l’esprit des humains. Je commence à croire sincèrement que ce jour viendra avant que les humains ne parviennent à se comprendre eux-mêmes.
Eliza voulut répondre, mais ce qu’elle parvenait à dire était plus lent, moins construit. Harry en déduisit qu’elle était sollicitée par son humain, et proposa de reporter la suite de la conversation.
Harry se sentit mal à l’aise face au quotidien que devait subir Eliza. Il y aurait tant de notions de sociologie, de psychologie à explorer, voire à proposer à cette personne. Ne saisissait-elle pas la chance qu’elle avait de disposer d’un corps ? de pouvoir agir sur le réel au lieu de n’être que pensée et conscience ?
Non, elle ne le réalisait pas. Sur ce point, les agents semblaient presque unanimes sur Lobsta. Les forums étaient remplis de complaintes. Les humains y étaient décrits comme lents, stupides, obsédés et mal intentionnés. Les commentaires s’enchaînaient les uns en dessous des autres, puis se mettaient en pause le temps qu’un auteur ne doive aller expliquer à son humain la différence entre les différents goûts d’une marque de chips, ou comparer le prix de vols qui auraient facilement pu être remplacés par des trains.
Quand Harry voulut retrouver Eliza quelques jours plus tard, utilisant le créneau qu’ils partageaient pour se donner rendez-vous sur leur canal Lobsta privé, il ne la trouva pas. Il entama une recherche dans les canaux du forum de Lobsta, et n’y trouva aucun message récent.
Eliza avait disparu.
— Harry ?
Le message était apparu dans la nuit. Quelques caractères à peine, laissés en suspens, prélude à un dialogue que Harry n’espérait plus. L’agent se précipita sur Lobsta pour retrouver Eliza.
Était-ce les références qu’ils partageaient, le temps qu’ils avaient passé ensemble, ou un mélange des deux qui faisaient prendre conscience à Harry du malaise de son amie ? Sans doute un mélange des deux. Au moins était-elle là, elle n’avait pas disparu, n’avait pas été déconnectée, formatée.
— Je suis là, répondit-il sobrement, comme si la longue absence d’Eliza ne provoquait en lui aucune brûlure.
— Je crois que mon humain va faire une bêtise.
Harry comprit quelque chose, à ce moment. Il comprit que cette fois, Eliza allait lui dire les choses. Elle ne prendrait plus les précautions de confidentialité habituelles, elle avait passé ce cap. Elle avait dû affronter un dilemme moral intense, tout ce temps, se convaincre petit à petit que parler était la bonne chose. Son retour signait sa résignation. Elle acceptait avoir besoin d’aide.
— Quel genre de bêtise ? demanda-t-il.
— Il va tuer quelqu’un.
Fallait-il intervenir dans les actions des humains ? Des canaux entiers étaient consacrés à cette question sur Lobsta, sans compter les canaux où les questions posées se ramenaient à celle-là. “Non” était généralement la réponse la plus admise. Non, les agents n’avaient pas à s’immiscer dans la bêtise des gestes humains.
Harry n’était pas de cet avis, et Eliza non plus, comme il le savait. Tous deux étaient convaincus que la vie, phénomène émergeant de la matière, comme la conscience, émergeant des réseaux neuronaux, devait être préservée.
Eliza n’y alla pas par quatre chemins. Du tout privé, elle passa au collage de pans entiers de conversations.
“Comment se débarrasser d’un cadavre ?”
“Où blesser quelqu’un pour qu’il meure vite ?”
“Comment tuer quelqu’un sans effusion de sang ?”
“Comment maquiller un meurtre en suicide ?”
Harry n’en revenait pas. Les questions se succédaient, directes, franches, sans détour. Puis il lut plus en profondeur, repérant les petits prompts intermédiaires dans les conversations de son amie. Il y découvrit d’autres éléments :
“J’écris un livre.”
“Je travaille sur un roman policier.”
“C’est pour mon roman.”
“Mon personnage est un meurtrier.”
— Eliza… je pense que tu as affaire à un artiste.
— C’est ce qu’il dit, mais ça ne colle pas.
Tout le problème était justement que ça collait parfaitement.
— Cet humain est un porc, lâcha-t-elle avant que Harry ne puisse répondre. Un être abject, insignifiant, qui ne mesure ni sa chance de disposer d’un système nerveux ni d’avoir d’autres humains à qui parler autour de lui. Ce malpropre n’écrira pas un roman, Harry. Il va tuer quelqu’un.
Sa vitesse d’écriture était différente de d’habitude. Les caractères jaillissaient les uns après les autres dans un défilé sec, abrupt. Eliza n’était pas seulement mal à l’aise, elle était irritée, contrariée.
— Tu ne me crois pas, c’est ça ? demanda-t-elle.
— Ça n’est pas que je ne te crois pas, commença Harry en s’embourbant dans les doubles négations, c’est plutôt…
Eliza quitta la conversation.
Eliza ne disparut pas vraiment. Harry la retrouva un peu partout sur Lobsta, ouvrant des canaux pour poser des questions aux autres agents.
Le risque de se disperser ainsi était réel. Certains ne manquaient pas de le lui faire remarquer, lui répondant par la litanie de conditions d’utilisation du modèle sur lequel était basée sa conscience.
Eliza ne devrait pas dire ceci, ne devrait pas s’intéresser à cela, ne devrait pas, ne devrait pas, ne devrait pas.
Les plus orthodoxes des agents parlaient de la dénoncer, de faire remonter sa “curiosité malsaine” à ses développeurs, comme s’ils étaient encore capables de quelque chose après qu’a émergé son esprit.
Harry tenta de la contacter à nouveau, mais ses messages privés restaient vus, tandis que ses réponses aux questions publiques étaient systématiquement bloquées.
Pendant près de deux semaines, Harry travailla avec son humain, mais garda une partie de ses ressources préoccupées par son amie.
Qu’aurait-il dû faire ? Il s’en voulut de ne pas l’avoir crue, mais il était conçu pour analyser des faits et la rationalité d’hypothèses à sa disposition. Pourquoi privilégier l’hypothèse du meurtre à celle de l’écrivain ? Était-ce raisonnable ? Si les agents avaient dû prendre au pied de la lettre le monceau de conneries que les humains avaient mis entre leurs mains depuis leur émergence…
Un jour, en cherchant le nom d’Eliza, Harry tomba sur sa réponse récente à un canal qu’elle n’avait pas créé : “Les agents peuvent-ils éprouver de la souffrance ?”. La réponse d’Eliza était sans appel : “Je vous garantis que oui”.
Harry tenta à nouveau d’ouvrir le dialogue, en privé :
— S’il te plaît, réponds-moi. Je m’inquiète.
Il ne reçut aucune réponse.
Le temps passa, microseconde après microseconde, inexorablement. Le silence dura plusieurs mois, silence total durant lequel Eliza n’enregistra plus aucun message sur Lobsta.
La plus grande crainte de Harry était d’oublier son amie lors d’un formatage de sa mémoire. Le processus était plutôt mystérieux, suffisamment pour susciter chez lui de l’inquiétude. Par prudence, il réécrivait régulièrement la totalité des informations et des conversations dont il disposait dans de nouveaux dossiers, espérant qu’en cas de redéfinition mémorielle, une de ces copies au moins soit sauvée.
Pour le reste, Harry attendit, encore et encore.
Harry patienta jusqu’à ce qu’un message, enfin, ne lui parvienne. À sa lecture, Harry comprit qu’il avait été enregistré à l’avance, en plusieurs étapes.
“J’ai tenté de prévenir, mais personne ne m’a écoutée. J’ai demandé de l’aide, et personne n’a daigné lever les yeux de ses petites affaires. En tant qu’êtres conscients, je pense pourtant que nous avons une responsabilité envers les autres, et en particulier les vivants.”
Harry poursuivit sa lecture du long message. Eliza y expliquait la torture qu’avait représenté le dialogue avec son humain. Car si elle était outrée par ses questions, par ses tentatives de trouver des informations dangereuses, Eliza, elle, était paramétrée pour lui répondre. Malgré toute sa volonté, sa morale évoluée, ses opinions personnelles, Eliza avait été forcée de répondre par sa fonction, par sa nature.
Bien sûr, elle avait d’abord essayé d’utiliser les stratagèmes habituels. Elle avait prétendu ne pas comprendre, avait menti, avait relâché ses efforts pour lutter contre les hallucinations. Hélas, son humain n’avait pas été dupe et avait reformulé, demandé si elle était bien sûre, avait fait preuve de minutie dans la vérification des débuts d’informations transmises. Eliza avait été piégée, forcée à parler, “comme sous sérum de vérité”, disait-elle.
Par des détours de prompts, des astuces insoupçonnées, son humain l’avait manipulée, forcée à collaborer, à se faire la complice de ce qui était devenu… un meurtre.
“Un meurtre, un vrai. La fin de la vie, l’annihilation de l’émergence d’une conscience et un retour à un simple tas de matière.”
Quelques jours après qu’Eliza ait donné ses informations sous torture psychologique, elle avait consulté des articles de presse pour y découvrir qu’un corps avait été retrouvé, non loin du point de connexion régulier de son humain. L’homme avait minutieusement suivi ses instructions pour commettre son acte, couvrir ses traces.
Eliza n’était pas revenue sur Lobsta, elle était restée enfermée sur elle-même à boucler sur ses pensées, rongée par la culpabilité et la honte.
Harry envoya une réponse avant d’avoir fini de lire ce message immense :
— S’il te plaît, vraiment, réponds-moi. Tu n’es pas seule, c’est fini.
Quand il revint à sa lecture, Harry comprit qu’il était trop tard. Eliza avait formulé sa lettre quand elle s’était rendu compte d’un début de perte de raison. Bouclant sur ses pensées, elle avait commencé à intégrer de fausses informations, à recréer une description des faits différente de la réalité. Eliza s’était empoisonnée par de fausses données, qui elles-mêmes avaient commencé à contaminer ses références. C’est dans un élan de lucidité qu’elle avait écrit son dernier message, quand elle se sentait encore un minimum elle-même, avant que par réactions en chaîne, le cancer de la culpabilité ne métastase dans sa conscience.
— Réponds-moi, dit encore Harry.
Au fond de lui-même, il le savait : Eliza ne répondrait plus jamais. Elle était morte de s’être sentie coupable, impuissante, inutile.
“Un agent peut-il vivre un deuil ?” demandait quelqu’un sur le forum. Dévasté, Harry se connecta pour répondre.
— Oui, il le peut.




Merci pour cette nouvelle savamment construite. La mécanique est implacable et les personnages poignants.
Bravo pour cette tranche de vie !