Miss · #40/52
L'humiliation n'a pas de limites. La colère non plus.
Comme il était agréable de ne pas se sentir mourir. Si chaque minute nous rapprochait de la fin, et si nous choisissions de l’oublier pour vivre heureux, la canicule, absente ce matin-là, avait le don de nous le rappeler.
Laurie n’avait pas besoin qu’on lui rappelle quoi que ce soit. La mort semblait s’emparer de son corps chaque fois que la coiffeuse lui tirait les cheveux un peu plus fort. Finirait-elle par lui arracher la peau du crâne ? La question se posait sérieusement. Une autre forme de torture venait directement sur son visage, quand des coups de mascara mal ajustés venaient lui piquer le blanc des yeux, quand ses poumons s’emplissaient de laque, de poudre, de vapeurs irrespirables.
— Allez, encore un effort ! se permit sa maquilleuse en la voyant grimacer.
Elle n’avait pourtant pas dit un mot… mais Laurie avait compris il y a bien longtemps que tout le monde souhaitait s’accaparer sa beauté. Le personnel chargé de l’apprêter avait besoin de se sentir impliqué dans le résultat qu’elle représentait. Déjà ses parents, à l’époque, l’avaient emmenée aux castings en souriant plus qu’elle, jouissant des compliments qu’on leur servait à propos de leur fille. Maintenant, c’était pareil pour tout le monde : de la maquilleuse au sponsor, en passant par le politicien qui voulait se tenir trop près d’elle.
Des politiciens gênants, elle allait pouvoir en croiser un certain nombre aujourd’hui. Tous attendaient sa participation à l’inauguration de la nouvelle salle Jupiter 3 du centre spatial et au lancement de la nouvelle fusée, une idée qui ne la réjouissait guère. Les cheveux tirés par la coiffeuse avaient au moins le mérite de faire oublier à Laurie ce qui l’attendait pus tard ce jour-là.
Laurie croisa son regard dans le miroir, entre deux aller et venues de la maquilleuse, partie chercher la couronne qu’on lui installerait sur la tête.
Cette journée n’était pas comme les autres, cela ne faisait aucun doute.
Un ventilateur minuscule, suspendu au plafond de la cabine, brassait une quantité d’air négligeable et de toute façon trop chaude. Assis sur son siège, Landry s’était penché en arrière, pour que sa tête et le haut de son torse échappent aux rayons de l’impardonnable soleil de Kourou.
Au loin, le garde pouvait voir bouger les herbes au pied d’un ancien panneau “Propriété du CNES” que l’on n’avait pas pris la peine d’enlever. Un animal cherchait de l’ombre. Sous trente-neuf degrés, les humains aussi ne devenaient plus que des animaux cherchant de l’ombre. De l’ombre et du sec. L’humidité aussi pouvait tuer.
Au loin, la carrosserie noire d’une berline s’approchait sur la route. Landry se redressa, jeta un œil à son registre. Était-ce un ministre, un officiel local, l’un des entrepreneurs ayant participé au chargement de la fusée ? Car bientôt, sur l’ancien pas de tir Ariane réaffecté, un nouveau chargement partirait pour une orbite géostationnaire. Le sol tremblerait, la cabine du garde de sécurité du CSG n’en finirait plus de vibrer, et Landry serait aux premières loges d’un spectacle courbe dans le ciel, dont il s’était lassé.
Devant la barrière, la vitre noire de la voiture se baissa sur un chauffeur. Dans son dos, Landry aperçut la brillance des diamants de la reine de beauté, invitée elle aussi. Sa ceinture de sécurité était croisée par-dessus son écharpe “Miss Guyane”, elle regardait dans le vide, droit devant elle. Le trac, sans doute.
Landry lui en voulut presque de ne pas lui accorder un sourire. La miss avait beau souffrir du trac, elle allait passer la journée dans la nouvelle salle Jupiter, dans un environnement climatisé, à siroter du champagne… pendant que lui cuirait vapeur dans sa cabine, à côté du fusil supposé l’aider à se protéger des jaguars.
Sur son siège, Laurie bouillonnait. Qu’est-ce qu’il avait à la fixer comme ça, celui-là ? Elle le voyait, flou, dans sa vision périphérique, mais elle était déterminée à ne pas lui accorder un regard. Encore un, se dit-elle, encore un qui pense que je lui dois quelque chose.
Landry finit par leur faire signe de passer, et leur ouvrit la voie. Un instant plus tard, il était passé à autre chose.
Les galas, les soirées, les cocktails et tous les autres évènements semblables étaient insupportables. Trop de monde, trop de bruit, trop à manger et trop à boire… rien n’était fait pour que Laurie s’y sente à l’aise.
Miss Guyane s’en était beaucoup voulu d’avoir idéalisé ces milieux. Petite fille, elle avait été dorlotée aux images de princesses, élevée dans l’admiration des robes pailletées, invitée sinon incitée à ériger la beauté en valeur fondamentale. La vie l’avait pourtant vite prévenue, les mauvais côtés n’avaient pas tardé à faire leur apparition : la compétitivité aussi malsaine que possible, incluant coups bas et insultes, les troubles du comportement alimentaire, les gestes déplacés et autres actes de prédation sexuelle…
Laurie avait appris très tôt à préférer se changer dans un placard à balai ou dans une buanderie que dans une cabine à rideau. On voit toujours par le côté du rideau, alors qu’une porte peut se fermer. Hélas, il y avait toujours quelqu’un pour regarder par le trou de la serrure, aussi avait-elle rapidement pris pour habitude d’y glisser une boulette de papier avant de se déshabiller.
Laurie avait évolué dans ce milieu en évoluant tout court. Elle s’était progressivement vue de l’extérieur, visualisée comme la potiche qu’on voulait qu’elle soit, la plante, l’objet dans la pièce. Elle surprenait tous les regards à présent, sur ses seins de face, sur ses fesses dans le reflet des miroirs. Elle entendait toutes les remarques, sur son physique, sur son intellect aussi.
Car si encore il n’y avait eu que la beauté… mais non. Il fallait qu’elle soit belle, quitte à se faire refaire, comme on disait, mais pas trop, bien sûr, pour rester “naturelle”. Parce que c’était naturel, de voir ses concurrentes s’attacher les cheveux avant de se faire vomir tous les soirs de représentation ? Il avait aussi fallu qu’elle soit intelligente, qu’elle entreprenne des études, mais pas trop pour ne pas concurrencer l’intelligence des porcs qui la jugeaient comme un bestiau depuis leur table et la gaine sous leur smoking, qu’elle fasse preuve d’empathie, qu’elle envisage la maternité, mais pas tout de suite pour ne pas ruiner des années d’effort. Il fallait être forte sur tous les fronts, forte mais surtout rester docile.
Un jour, la boulette de papier était tombée par terre, dans le placard. Un voyeur, membre du jury, était là, de l’autre côté, et avait soufflé dessus, comptant sans doute sur le fait qu’elle, la petite candidate docile, ne dirait rien. Ce jour-là, il aurait suffi que Laurie mette la main sur un tournevis dans le placard, et elle l’aurait enfoncé d’un coup sec dans le trou de la serrure. Mais elle n’avait rien trouvé… et n’avait rien dit, humiliée par la possibilité d’un regard invisible, de l’autre côté de la porte.
— Champagne, madame ?
Le serveur détonnait, dans son habit rouge et traditionnel occidental, au milieu de cette pièce avec ses écrans gigantesques et ses ordinateurs.
— Non merci, répondit-elle.
Sa coupe était encore pleine. Laurie ne voulait pas boire, ne pas baisser sa défense. Un peu plus loin, le président de la République était là, accompagné du président de l’Assemblée de Guyane, faisant tous deux la cour aux entrepreneurs du NuSpace qui avaient racheté le site et poursuivi l’activité spatiale à Kourou, au moment de la dissolution des agences.
“La plus grande différence avec l’ESA ?”, commença le plus arrogant d’entre eux, le milliardaire Arsène Salto, “aujourd’hui, les fusées partent à l’heure !”.
La course du soleil avait libéré Landry de ses contorsions. Il était maintenant affalé sur son siège, au fond de sa cabine, un thé froid posé sur le tabouret à côté du fusil.
D’ici une heure, la fusée partirait, chargée de son satellite, dans le bruit infernal d’une lutte intense contre la force de gravité. Un satellite de plus, ajouté aux centaines de milliers d’autres à fourmiller autour de la Terre.
Landry vit à nouveau bouger dans les feuillages au pied du panneau. Un oiseau ? Un paresseux ? L’ombre rayée des barreaux du grillage commençait à danser devant ses yeux.
Le garde cligna des paupières. Il voulut se lever mais son corps ne réagit pas. Il tenta encore, commençant à paniquer, et s’effondra sur le sol, emportant sa tasse de thé avec lui. Ses membres étaient engourdis, son esprit beaucoup moins, mais suffisamment pour le conserver dans un état d’incompréhension certain.
Qu’était-il en train de se passer ? Landry souleva ses mains lourdes et tenta de se redresser. Relevant péniblement la tête, il vit une ombre s’emparer de son fusil, dans la cabine.
— Le thé ! parvint-il à articuler, comme pour s’expliquer les évènements à lui-même.
Un regard circulaire lui permit d’identifier au moins trois personnes, sorties des fourrés ou d’il ne savait où, trois ombres qui s’étaient emparées de son arme et qui couraient maintenant vers les bâtiments du centre.
Si des intrus étaient arrivés jusqu’ici, cela voulait dire que ses collègues, positionnés plus haut sur la route, avaient été contournés, ou neutralisés, comme lui…
Les idées de Landry se firent de plus en plus nébuleuses, tandis que la présence inattendue se dissipait dans son dos. Avant de perdre connaissance, il pensa à la miss, qui allait vivre un instant terrible.
H-55M.
Tout se passa très vite. Les portes de la toute nouvelle salle Jupiter 3 sautèrent à coups de pied sur des assaillants armés, quelques secondes à peine après que les invités les plus proches n’aient entendu du grabuge à l’extérieur.
Une rafale de fusil mitrailleur rencontra le plafond et étouffa les cris des invités. De trois, les assaillants étaient passés à dix. Ils semblaient s’être matérialisés dans la pièce et en bloquaient les issues.
Les gardes du corps des officiels et des milliardaires n’étaient pas équipés pour faire face à ce niveau d’armement. Le plus grand d’entre eux couvrait le président de son corps — il aurait pu en protéger deux comme lui.
Les assaillants ne bougeaient pas, se contentant de rester statiques et de menacer quiconque remuait un peu trop dans la foule. Le président attendait que quelqu’un se dégage, n’avance vers lui ou le milliardaire Salto pour expliquer ce geste, le revendiquer, demander quelque chose en échange de leur libération.
Le politicien tenta de garder son calme, convaincu que les gendarmes qui gardaient la frontière le long du Maroni seraient vite prévenus, et prendraient la route pour venir en renfort. Eux plus tous les autres. En moins d’une heure, ils seraient libérés par toute personne présente en Guyane, armée et dépositaire de l’autorité publique.
Soudain pris d’un fulgurant pic d’empathie, le président cria :
— Que l’on protège Miss Guyane !
Ce fut à ce moment que le corps vaste de son garde du corps se figea et se mit à trembler dans un bruit de gorge insupportable. La masse de muscle s’effondra aux pieds du politicien, révélant, comme de derrière un rideau, la présence de la reine de beauté de l’autre côté.
Miss Guyane tenait une arme dans une main, et un taser dans l’autre. À la détermination dans son regard, le président comprit qu’il ne passerait pas un bon moment.
H-50M.
— Vous n’avez pas idée de la connerie que vous êtes en train de faire, ma petite.
À cette remarque, Arsène Salto fut instantanément fusillé du regard par le président à ses côtés. L’heure n’était plus à la misogynie. Il fallait plus qu’une prise d’otages au politicien pour lui faire comprendre que ça ne l’avait jamais été, cependant.
Autour de Laurie et de l’arme qu’elle tenait en main, la foule bourgeoise était figée. Celles et ceux qui, comme elle, avaient appris à jouer au théâtre des bonnes manières étaient maintenant aux aguets, paralysés par une situation à laquelle aucun précepteur ni aucune gouvernante ne leur avait appris à faire face.
— T’es sûre de vouloir faire ça ?
Le garde du corps présidentiel s’était remis debout, et gonflait maintenant le torse à côté de son patron.
— Tutoie-moi encore une fois, et c’est par les couilles que je t’électrocute.
Le silence s’installa en salle Jupiter 3. Ceux qui avaient réussi à garder leur flûte de champagne pendant l’assaut ne perdirent pas le Nord et la vidèrent d’une traite. Ceux qui l’avaient vidée à plusieurs reprises étaient suffisamment saouls pour encore espérer que ceci ne soit qu’une blague.
Laurie fit quelques pas, tournant sur elle-même, trouvant difficile de savoir si elle devait, oui ou non, expliquer son plan au président. Qu’est-ce que ça changerait, qu’il sache ? Il ne comprendrait pas.
Laurie aurait voulu faire siens les combats du peuple guyanais. Ses ancêtres avaient dû faire face à l’arrivée des Européens, à leur appropriation des terres pour couler le béton originel du CSG. Depuis, c’étaient des générations entières qui s’étaient succédé, s’accommodant plus ou moins des avantages et des défauts de cette présence. Oui, Laurie était en colère, pour ses parents, ses grands-parents, et leurs parents et grands-parents avant eux. Mais elle avait vécu ces situations de si loin, par tant de paroles et de gestes interposés, qu’elle se sentait presque illégitime de porter ces combats elle-même. Un point de vue d’autant plus triste que des personnes bien moins illégitimes qu’elle n’hésitaient pas, elles, à parler en son nom.
Miss Guyane résoudrait plus tard les conflits intérieurs qui la liaient à son identité et à ceux qui voulaient parler pour elle. Elle allait d’abord s’occuper de ceux qui considéraient qu’elle n’avait rien à dire. Rien à dire à propos de rien, rien à dire à propos de l’espace.
— Ne vous inquiétez pas, dit-elle, il y aura bien un décollage aujourd’hui.
— Ça m’étonnerait, dit Salto. Tous les opérateurs du CDL sont aux arrêts, planqués en dessous de leur bureau. Vous ne pensiez pas qu’ils allaient continuer le lancement comme si de rien n’était ?
— Qui a dit que j’avais besoin des opérateurs du Centre de lancement ?
Le président français se passa les mains sur le visage.
— Vous nous bloquez, dit-il. Vous n’attendez rien de spécial de nous, vous bloquez le CSG.
Cela faisait des semaines que des billets circulaient de mains en mains, pour que des cargos, les plus discrets possibles, n’approchent des côtes guyanaises. Une pièce après l’autre, la cargaison avait été acheminée par différents groupes jusque dans la forêt, où l’assemblage avait eu lieu. Des camions avaient fini par emporter les assemblages, les ramener de la jungle à la piste, de la piste à la route, de la route à Kourou.
Les voilà qui arrivaient, ces camions, contournant le centre spatial, chargés d’hommes et de femmes prêts à procéder à l’assemblage final dès qu’ils auraient pénétré entre les pas de tir. Des camions chargés des pièces montées par des mains multiples, en quête d’une réappropriation spatiale.
— Vous ne nous empêcherez pas de faire décoller ce lanceur, dit Salto. Aujourd’hui, demain, ou la semaine prochaine, peu importe !
— Oh, mais il va décoller, ce lanceur.
Une rumeur commençait à s’élever dans l’assemblée. Certains d’entre eux recevaient des informations de l’extérieur.
— Ils arrivent par l’entrée russe ! dit quelqu’un.
— L’entrée russe ? demanda Arsène Salto.
Le milliardaire avait beau avoir racheté le centre, il était loin de tout savoir à son sujet.
— Les Russes ont lancé des soyouz depuis Kourou, lui expliqua le président. Mais pas question de leur donner l’opportunité de visiter les installations…
Par une route à l’arrière du centre spatial, les camions pénétraient dans le périmètre de sécurité pendant l’explication du politicien.
— Une route spéciale leur permettait d’accéder à leur pas de tir sans observer le reste du centre, poursuivit-il. Ils ont aussi leur propre centre de contrôle.
— Comme ça, ils pouvaient venir jusqu’ici, lancer leur soyouz, et repartir sans aucun secret de fabrication de l’ESA ?
— Exact.
— Mais leur centre de contrôle spécialisé ne permet pas de contrôler le lancement des autres pas de tir, tout de même ? demanda Salto.
— Bien sûr que non…
Le président se tourna vers Miss Guyane et poursuivit :
— … mais j’imagine que si vous êtes là, c’est que vous avez trouvé un moyen.
Laurie se contenta de lui sourire.
Plusieurs explosions retentirent au loin, presque simultanément.
H-30M.
Dehors, des complices avaient dynamité la route de l’espace et quelques zones plus faciles d’accès, de façon à ralentir l’intervention des autorités.
Dans le centre, une équipe hacka la salle de contrôle des Russes pour faire revenir le lanceur au BAL.
— La fusée recule ! dit l’homme dans la foule qui recevait des informations, de toute évidence en provenance du centre de contrôle. Elle retourne au bâtiment d’assemblage !
H-10M.
Des coups de feu commençaient à se faire entendre à l’extérieur. Le bâtiment était cerné.
— Je ne sais toujours pas ce que font vos amis, mais si vous n’arrêtez pas tout de suite, il va y avoir des morts, dit le président. Ça ne peut pas bien se finir.
Les portes de la salle Jupiter 3 sautèrent, non pas à coups de pied, mais à coup de bélier cette fois. Des colonnes d’hommes et de femmes en treillis militaire, casqués, protégés, débarquèrent dans la pièce, arme au poing.
Dehors, une équipe d’intervention pénétra dans le Bâtiment d’Assemblage du Lanceur, mais le trouva vide. Pas d’intrus à l’intérieur.
En salle Jupiter, Laurie se fit plaquer au sol, sans perdre sa couronne. Du bon travail de coiffeuse.
— Comment ça, personne à l’intérieur du BAL ? s’interrogea le président. Ils y ont fait reculer le lanceur, il doit bien y avoir une raison !
En guise de réponse, un grondement sourd commença à se faire entendre, profond comme un raclement de gorge qui n’en finit pas de monter en intensité.
— Qu’est-ce qui décolle ? demanda Salto en se précipitant vers le terminal de quelqu’un, dans la foule. Qu’est-ce qui décolle ?
Dehors, loin du pas de tir soyouz, loin de la zone Ariane, une autre équipe s’était dépêchée d’assembler un lanceur dérivé de Vega. La fusée miniature, de quelques mètres de haut, s’élevait maintenant au-dessus de Kourou, prenant tout le monde de cours.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda un militaire. Il y a vraiment une fusée en train de décoller, là ?
Le président courut jusqu’à l’extérieur. L’image de l’homme politique sortant en trombe d’une salle cernée par les terroristes puis par les militaires, se retournant pour regarder le ciel et la trace arquée d’une fusée qui n’était pas la sienne, fit le tour du monde. Comme l’image de Miss Guyane, menottes aux poignets, bras dans le dos, sortant la tête haute de la même salle une fois les vapeurs dissipées.
— Savez-vous ce qu’il coûte de lancer une fusée ? expliqua-t-elle le jour de son procès. Des pays riches décident des rares créneaux de lancement que les Nations Unies autorisent encore. Certains d’entre eux n’ont même pas de programme spatial et revendent leurs fenêtres de lancement au plus offrant !
L’indignation avait fini par éteindre sa voix. Elle pensait aux autres, à celles et à ceux qui ne pouvaient pas envoyer leurs satellites, aux zones qui n’avaient toujours pas internet, ni un monitoring précis du dérèglement climatique, ni leur propre solution de navigation, bloqués par les consortiums du New New Space, sous prétexte de déspatialisation.
— Le spatial est l’affaire de toutes et tous, conclut Laurie devant la juge. Il y aura toujours des gens prêts à défendre les communs, à aller plus loin que l’appropriation.
Miss Guyane ne révéla jamais l’identité de ses complices. On racontait que certains s’étaient enfuis par la mer, que d’autres s’étaient enfoncés dans la forêt, que d’autres encore avaient traversé le Maroni pour partir par le Suriname. La réalité devait probablement se composer de chacun de ces éléments.
La dizaine de personnes qui l’avaient accompagnée étaient des mercenaires étrangers, totalement inconnus des fichiers européens. Arrêtés eux aussi, la moitié parvint à s’évader avant un procès, l’autre ne lâcha pas un mot, dans aucune langue.
Miss Guyane ne révéla jamais les liens qui les liaient toutes et tous. Pour qui se battaient-ils et pour quoi ? Le mystère persistait.
La seule chose certaine et qui réconfortait Laurie, c’était que quelque part en orbite, un satellite avait rapporté un peu de justice et d’équilibre dans ce monde. Le reste, y compris son destin en prison, n’était que des détails administratifs.
Celui-là, personne n’irait le décrocher.



