Le rire de l'orbitemps · #33/52
C’est un petit pas pour l’homme, a commencé quelqu’un dans le temps. Aujourd’hui, pour Hugo, avait lieu un petit pas dans le temps, pour l’homme.
Hugo ne souriait pas quand se referma sur lui la porte de l’orbitemps. La militaire à qui cette tâche avait été confiée avait le visage neutre et oubliable de l’obéissance inconditionnelle, celle-là même qui avait forgé son propre caractère.
Bien avant sa formation d’astronaute, Hugo avait fait ses armes au sens le plus littéral du terme. Homme de terrain, il avait arpenté des sols aux textures diverses, affronté les climats les plus extrêmes, ses mains gantées toujours serrées sur son arme. Parfois, la nuit, il entendait encore claquer le départ des balles ; un détail qu’il ne mentionnait jamais aux psychologues de l’agence spatiale.
À cinquante ans, Hugo était réputé imperturbable. Il avait vécu trop de choses, à trop d’endroits, dans trop de contextes pour être encore affecté par les aléas de la vie. Le profil idéal pour une mission d’envergure comme celle de l’orbitemps.
La capsule était minuscule, mais Hugo n’avait pas à se plaindre. Perchée en haut de la fusée sobrement baptisée Super Star, elle était de forme conique, et abritait ce qui serait le vaisseau d’Hugo pour la prochaine semaine : le sarcophage, comme on l’appelait.
Un instant, Hugo prit la mesure de ce qui était en train de se passer. Il était seul, debout, courbé au-dessus du sarcophage qui allait l’accueillir pour une semaine de sommeil en orbite, nu sous son peignoir de bain brodé du logo de l’agence. Cette vision aurait fait sourire n’importe qui, mais pas l’imperturbable astronaute.
Hugo ôta son peignoir, le roula en boule et l’encastra dans le petit espace prévu à cet effet, sous le sarcophage évidemment boulonné au sol. Puis il installa son corps dans la cuve, qui ne tarda pas à se remplir d’hydrogel tandis qu’il enfilait oreillette et masque. Bientôt, le verre se couvrit du flou de la substance qui recouvrait déjà le reste de son corps. Puis vint l’obscurité du couvercle qui se referme.
— Commandant, vous me recevez ?
Quand on lui avait demandé s’il souhaitait qu’on apporte, à l’intérieur de la capsule, une photo de sa femme et de sa fille, Hugo avait refusé. Les responsables l’avaient regardé, étonnés, puis avaient demandé à la responsable de communication de ne surtout pas ébruiter ce choix. Les deux femmes étaient mortes quelques années plus tôt, victimes d’un attentat qui avait réduit en cendres le terminal de départ d’un vol touristique vers la lune. L’incident avait déclenché une guerre inattendue, entre les occupants du satellite et les forces terrestres. Hugo n’avait pas participé à cette guerre-là, et c’était bien la seule. Il était devenu astronaute entretemps, avant que la lune ne devienne un lieu de commerce, d’exploitation, de tourisme et de guerre comme un autre.
Quand le noir s’abattit sur lui pour une semaine complète, Hugo se félicita de ne pas avoir réclamé d’images. Il ne les aurait vues que quelques minutes à peine, et n’avait pas besoin de cette tristesse.
— Je vous reçois, répondit-il enfin, articulant difficilement sous son équipement.
Il n’avait pas besoin qu’on lui rappelle la mission, la procédure, le fonctionnement de l’appareillage. Des aiguilles allaient trouver ses bras, des coussins se gonfler pour soutenir son corps en plus de l’hydrogel. Son esprit allait s’endormir. Puis l’orbitemps ferait son travail.
Un saut dans l’espace et dans le temps, c’était tout ce qu’il attendait.
— Rendez-vous l’année prochaine, commandant, dit la voix dans l’oreillette.
Hugo, concentré, ne l’écoutait déjà plus.
C’est un petit pas pour l’homme, a commencé quelqu’un dans le temps. Aujourd’hui, pour Hugo, avait lieu un petit pas dans le temps, pour l’homme.
Hugo perdit conscience au moment où les moteurs commençaient à gronder. Il ne ressentit qu’en fondu les vibrations du sarcophage, de toute façon atténuées par son bain d’hydrogel. Réduit à l’état de fret, l’astronaute s’était assoupi contre son gré, sédaté comme prévu par un protocole qu’il avait déjà testé en analog.
Le lanceur Super Star décolla, arracha sa masse colossale du sol dévasté de la Terre, et bientôt Hugo se retrouva au fond d’une cuve, au fond d’une capsule, en orbite basse.
Un master en physique n’avait pas suffi à Hugo pour comprendre comment fonctionnait l’orbitemps. Comme pour la physique quantique, dans sa jeunesse, à chaque fois qu’il était persuadé d’avoir compris quelque chose, une nouvelle description de phénomène venait balayer ses certitudes d’un revers de main.
Fallait-il tout comprendre en détail pour apprécier la magie de l’orbitemps, cependant ? Hugo pensait que non, et il n’était pas le seul. Peut-être même valait-il mieux ne pas trop s’y connaître pour être le premier humain à s’y risquer. Hugo avait connu des ingénieurs qui refusaient de prendre le train, après avoir travaillé dans les coulisses de la sécurité ferroviaire. Il n’avait pas besoin de se débloquer de nouvelles peurs avant le grand voyage.
Hugo en savait assez. Il n’avait rien à perdre. Il suivrait son orbite, tournerait autour de la Terre dans la Faille de Planck, et atterrirait exactement là d’où il avait décollé. C’était sur ces dernières convictions que les paupières de l’astronaute s’étaient fermées.
Quand la lumière revint à Hugo, ce fut pour afficher le rose de l’intérieur de ses paupières. Il n’avait pas encore retrouvé sa respiration, alimenté en oxygène par les pompes qui venaient de lui restituer son sang. Ses réflexes étaient nuls, il lui faudrait au moins vingt-quatre heures pour que sa digestion, sa circulation, et le reste du fonctionnement de son corps reviennent à la normale.
De chaque côté de l’astronaute, des mains gantées plongèrent dans la croûte presque solide de l’hydrogel. Des bras forts soulevèrent son corps, lui faisant prendre conscience du retour de la sensation de toucher.
Des mains tirèrent sur le masque d’Hugo, surexposant ses rétines, libérant ses voies respiratoires. Une grande inspiration lui vint tandis qu’on déposait sur son nez des verres solaires.
Le corps de l’astronaute était un poids mort encombré d’un esprit encore endormi, mais sa conscience revenait au compte-gouttes.
Par miracle, alors qu’on l’amenait vers un brancard, Hugo sentit l’une de ses jambes se tendre. Ses orteils touchaient le sol. Il savoura cette reprise de proprioception, mais son esprit, à peine retrouvé, s’emplit aussitôt d’une angoisse. Jamais il n’avait connu pareille déconnexion lors de ses séjours en analog.
La vue revint à Hugo alors qu’on le fixait au brancard. Il ne connaissait ni les uniformes, ni les insignes au bras de celles et de ceux qui l’avaient sorti de son sommeil. Hélas, il était trop faible pour débattre. Il voulut crier, mais seul un soupir imperceptible sortit de sa bouche.
— Quel est votre nom ?
La question résonnait dans l’esprit d’Hugo. L’écho était si fort que dans un rêve, elle aurait pu émaner du prêtre, dans l’église de son enfance.
— Qui êtes-vous ? demanda encore la voix.
Les mots sortaient d’un haut-parleur. Ils avaient la résonance de boîte de conserve qu’ont les sons émis par de petits appareils.
Quand Hugo parvint à ouvrir les paupières, il trouva du focus sur une tablette carrée, qui tenait dans le creux de la main d’un homme en uniforme militaire. Le bas de son visage était caché derrière un masque médical. Autour de lui, deux autres personnes se tenaient debout : un homme et une femme, en costume et tailleur. Il fallut plusieurs secondes à Hugo pour réaliser que quelque chose clochait dans les détails de leur aspect : le maquillage, les fibres de leurs vêtements, la forme de leurs accessoires… tout semblait décalé.
Il était impossible de leur donner un âge, à tous les trois. Leurs yeux ronds le fixaient sans émotion. À nouveau, le militaire agita son petit appareil, et une question en surgit :
— Comment vous appelez-vous ?
— Commandant Hugo Solenne, parvint-il à articuler.
Les trois individus échangèrent quelques mots dans une langue qu’Hugo ne parvint pas à identifier. On aurait dit un mélange de russe et de coréen.
— C’est votre pays ? demanda l’appareil.
— Quoi ?
— C’est votre pays ? répéta la tablette.
Hugo réalisa qu’à l’écran était apparue une photo de sa navette. Elle avait perdu toute l’épaisseur de sa couche d’isolant, brûlée lors de l’entrée dans l’atmosphère, comme prévu. Le fier drapeau de son pays était imprimé sur la capsule, visible entre les restes carbonisés. Même après un retour brûlant sur Terre, il fallait qu’un état puisse afficher sa réussite.
— Oui.
En répondant, Hugo réalisa l’absurdité de la question qu’on lui posait.
Les trois personnes se consultèrent nerveusement. Hugo parvint lentement à se redresser sur les coudes. La main du militaire se posa sur son épaule dans un geste à la fois rassurant, et destiné à lui faire comprendre de ne pas bouger davantage. Derrière lui, la femme tourna dans sa direction une autre de ces tablettes minuscules. Il y reconnut un homme, en photo.
— C’est moi ! dit Hugo sans qu’on lui pose la question.
— Je… suis… dé-so-lé…
Le militaire venait de baisser son masque, révélant son visage en intégralité. Appareil à la main, il tentait de lire en phonétique ce qu’il avait sous les yeux. Après ces trois mots, cependant, il abandonna. C’est donc au travers du haut-parleur que le coup de massue tomba sur Hugo :
— Je suis désolé, commandant Solenne. Le pays dont vous êtes originaire n’existe plus.
“Quelque chose s’est mal passé”.
Enfermé dans sa cellule, Hugo rit nerveusement en lisant le compte-rendu de la capsule.
L’astronaute a retrouvé toutes ses facultés. Il s’entraîne au poids du corps entre chaque repas fade, retrouvant peu à peu sa forme physique.
Les autorités l’ont autorisé à consulter les logs de l’orbitemps, principalement pour obtenir de lui des explications. Le problème, c’est qu’il n’en a aucune.
l’orbitemps aurait dû rester sur sa trajectoire une semaine avant d’atterrir. Grâce à la Faille, il se serait écoulé une année sur Terre, et Hugo aurait été le premier humain à voyager dans le temps, en plus d’apporter des réponses concrètes sur la capacité de son espèce à voyager en hibernation dans l’espace.
Des détails géopolitiques qu’on lui avait transmis, Hugo avait compris qu’un conflit armé de plus avait déchiré une région du monde, à peine quelques heures après son décollage. Des manœuvres avaient peut-être heurté sa capsule. Des missiles avaient peut-être frappé son lanceur. Une frappe au sol avait peut-être décimé le centre spatial.
Toujours était-il qu’Hugo avait hiberné beaucoup, beaucoup plus qu’une semaine. Il était resté un an dans l’espace, jusqu’à ce qu’un désorbiteur identifie sa présence à l’intérieur de ce qui avait été repéré comme un déchet flottant autour de la planète.
D’une semaine en sarcophage, il était passé à cinquante. D’un an de voyage dans le futur, il était passé à cinquante. Il allait devoir gagner la confiance de ceux qui, jusqu’ici, avaient préféré l’enfermer. Espérer que la diplomatie existe encore, où qu’il soit, car les pays dont on lui donnait le nom étaient tout simplement inconnus.
Allongé sur sa couche, Hugo réfléchissait à sa stratégie, retournait dans son esprit les mots qu’il allait présenter aux interfaces de traduction pour plaider sa cause. Où qu’il soit, cinquante ans plus tard, il lui fallait un statut, une raison d’être.
Le lendemain, justement, le personnel qui l’encadrait l’avait invité à sortir pour une rencontre avec des membres des plus hautes instances politiques.
La réunion se déroulait dans le bâtiment voisin, pas vraiment de quoi visiter les environs.
Au milieu de conversations longues, dont une phrase sur deux était prononcée au travers des haut-parleurs de traduction, Hugo se prit d’un fou rire.
L’astronaute en fut le premier surpris, mais pour autant, ne parvint pas à s’en remettre. Face à lui, les politiciens échangèrent des regards consternés.
Comme il se trouvait bête ! Maintenant que tous les faits étaient énoncés les uns après les autres, qu’on lui rappelait tous les éléments, Hugo devait se rendre à l’évidence.
Tout ceci était une vaste mascarade. Jamais le monde, dans son intégralité, n’aurait pu changer en cinquante ans à peine. Plus aucune frontière, plus aucun état identique en si peu de temps ? Allons, donc. Plus une personne qui parlerait sa langue ? Bien sûr. Personne pour lui montrer autre chose qu’une cellule de prison et une salle de réunion ? Décidément…
Cet environnement était un analog comme un autre. Hugo en était persuadé, il était le fruit d’une nouvelle expérience : on voulait savoir comment il se comporterait en cas de malfonction de l’orbitemps, comment un humain s’adapterait en un contexte si étranger.
Hugo bondit sur la table, provoquant des petits cris et mouvements de recul. Un pas après l’autre, l’astronaute piétina les ordinateurs aux formes fuselées, les tablettes, les classeurs.
Des militaires le mettaient en joue en hurlant des mots inconnus. S’agissait-il seulement d’une vraie langue ? Étaient-ce là de vrais militaires ou seulement des acteurs ?
Hugo n’en pouvait plus. Pour la première fois depuis bien longtemps, l’imperturbable craquait, voulait arrêter là l’expérience.
Quand un soldat lui hurla dessus en se rapprochant d’un pas, Hugo lui tourna le dos et baissa son pantalon.
Une balle alla s’encastrer dans le mur du fond de la pièce, après un bruit assourdissant. L’impact était là, dessiné dans le plâtre, fumant encore. Une vraie balle, tirée dans un vrai mur.
Hugo se redressa lentement, toujours sous les cris, et remonta péniblement son pantalon.
Son fou rire s’était éteint. Il leva les mains en l’air et descendit de la table.
Ça ne peut pas être vrai. Ça ne peut pas être vrai, se répéta-t-il.
Quand on le menotta dans une série de gestes brutaux, Hugo regretta de ne pas avoir emporté avec lui ces fameuses photos.
Hugo reçut un violent coup dans l’estomac, qui le plia en deux. Il ne fut cependant pas aussi violent que la pensée qui jaillit dans son esprit au même instant : ces photos de sa femme et de sa fille avaient cinquante ans.



