Le réveilleur · #41/52
Pouvoir réparer le réel est un don. Et une malédiction.
Serait-ce mentir que de dire qu’il aimait ça ? Pas vraiment. Le réveilleur entra dans la pièce, remplie de l’écho provoqué par le vide. Le corps était là, sur la table en inox, sous un linge qui avait déjà drapé de nombreuses vies disparues.
Autour de lui, confinées dans l’ombre, quelques personnes tremblaient, à la fois de ce qu’elles avaient vu et de ce que, supposément, elles allaient voir.
Le réveilleur ne regardait jamais les proches. Il ne voulait pas voir leur visage, leur regard. La tristesse et l’espoir formaient un mélange qu’il était difficile d’oublier, et lui ne voulait pas encombrer sa mémoire de ces souvenirs.
D’un geste dépourvu de la moindre hésitation, il souleva le drap, révélant le visage livide, inerte du cadavre. Un petit cri s’éleva dans le silence, parmi les proches.
— Cause de la mort ?
— Une balle a perforé le poumon, hémorragie interne, répondit le légiste, lui aussi drapé de blanc dans sa blouse comme un fantôme dans la pièce.
— Pas de tissus manquants ? Pas de dégâts ?
— Deux côtes cassées, une à l’avant et une à l’arrière du thorax.
— Très bien, répondit le réveilleur.
Quand il enleva les gants qu’il portait, l’assistance réalisa qu’on ne pouvait pas voir son visage. Le réveilleur portait un manteau long, une écharpe, une casquette, des lunettes épaisses. On ne voyait rien de lui, il était une silhouette et rien d’autre, une ombre noire dont seule la grande taille trahissait la présence. Mais ses mains, ses mains sans gants, avaient un teint singulier. Elles brillaient d’un éclat irisé, comme maquillées d’une poudre métallique.
Le réveilleur plaça les mains de part et d’autre des tempes de la victime. Il se pencha, engageant une position corporelle qui évoquait la concentration. Ses mains tremblèrent… et il ne se passa rien.
— Ça ne marche pas ! ne put s’empêcher de crier un membre de la famille. Ça ne peut pas marcher, je l’avais bien dit…
— Silence ! ordonna le légiste tandis que le réveilleur se concentrait à nouveau.
— Parlez-moi des circonstances de la mort, dit la silhouette.
— Tué à bout portant par les forces de l’ordre. Une balle dans le dos. Abandonné sur place…
Les mots résonnaient de plus en plus fort dans l’esprit du réveilleur. Chaque mot pesait sur sa capacité de concentration, l’aidait à s’enfoncer dans l’épais nuage des circonstances de la mort. L’injustice densifiait ses pensées, elles devenaient matière, palpables. Une gigantesque machine apparut dans l’esprit du réveilleur, un tas cubique de courroies, de rouages, de vis et d’engrenages. Rien ne tournait cependant, tout était à l’arrêt, bloqué, vibrant d’un défaut quelque part dans le système. Le réveilleur s’approcha de la machine, en fit le tour, repéra deux roues d’engrenage bloquées par une pièce métallique : une balle, celle qui avait traversé la victime. Il tenta de la saisir, mais sa main passa à travers la machine.
— Continuez ! demanda-t-il dans la morgue, les yeux fermés.
— Il… Il ne faisait rien de spécial, il avait un casier vierge. Il n’y a pas de témoin, mais rien ne laisse supposer qu’il ait pu faire quoi que ce soit qui justifie de s’être fait tirer dans le dos par la police…
Du plat de sa main brillante, le réveilleur put toucher le métal de la machine. Elle avait retrouvé sa consistance. Sans autre précaution, il saisit la balle qui bloquait les rouages et l’ôta d’un coup sec, remettant en branle le cube dans un bruit assourdissant qui s’estompa rapidement, alors que la morgue réapparaissait.
Quand le réveilleur prit à nouveau conscience de là où il se trouvait, ses deux mains étaient toujours de part et d’autre des tempes de la victime. Mais elle n’était plus inerte. Le cadavre remuait, cherchait à respirer comme un nouveau-né, se désengourdissait de la mort qui l’avait frappé vingt-quatre heures plus tôt.
La famille était figée, paralysée par un mélange inédit de joie et de terreur.
Le réveilleur enfila ses gants et prit la direction de la porte.
— Soignez ces côtes, et surtout appelez l’hôpital ! indiqua-t-il au légiste avant de sortir. Cet homme va vivre pour peu qu’on en prenne soin.
La silhouette quitta la pièce en prenant soin de refermer la porte en silence.
La nuit, les bureaux du réveilleur pouvaient sembler ancrés dans une ville sale et poisseuse, sombre et dangereuse. Quiconque aurait photographié sa rue, avec les poubelles éventrées par les rats, les façades noircies par une pluie huileuse, l’éclairage jaune sodium derrière les rideaux mités, aurait cru au coupe-gorge.
La réalité était plus subtile.
Personne ne s’aventurait ici la nuit, dont le calme plat était source d’inquiétude. Le vrai danger venait de la journée, des rues éclairées, des angles morts d’où pouvait vous croiser n’importe qui dont vous ne vous seriez pas méfié. Les lames de couteau ne brillaient pas en plein jour comme au milieu de la nuit. Les canons des armes à feu non plus.
Il suffisait parfois d’être au mauvais endroit au mauvais moment, d’avoir le mauvais geste, la mauvaise tête, pour qu’un coup parte, que du feu jaillisse d’un lieu géométrique plus proche d’un uniforme que de vous. Et comme le réveilleur avait pu le remarquer, “parfois” se transformait en “souvent”, les mauvais gestes en étaient rarement, et les mauvaises têtes avaient la fâcheuse tendance à toutes se ressembler entre elles, mais jamais à celle du tireur.
Le réveilleur ignorait d’où lui venait ce don. Un don, une malédiction ? c’était selon.
Enfant, après la méchanceté de ses camarades, qui avaient tué un oiseau à coup de balle de foot, il avait eu la surprise de découvrir la vie revenir dans ce petit être au creux de ses mains. Ça n’avait pas été un hasard, il l’avait compris immédiatement, avant même de savoir exactement ce qu’était le hasard. Ça n’était pas une reprise de conscience, mais une résurrection, quelque chose d’anormal, hors de la nature et de ses lois.
Un don.
Enfant, il avait aussi rendu visite à tous les dermatologues de la région, dans un périmètre de cinquante kilomètres. Quelle était cette brillance qui se dégageait de sa peau ? Quelle était cette couleur nacrée ? On ne lui trouva rien à part une hypersensibilité à la lumière du soleil. Rien de grave, rien de bénin non plus, d’ailleurs. Juste rien. Juste assez pour être le sujet de moqueries, juste assez pour devoir se cacher.
Ses résurrections aussi, il les pratiquait en cachette. Un jour, il avait ramené à lui un chien abandonné au bord d’une route, au début de l’été. Suspendu par la laisse au piquet d’une clôture, l’animal avait succombé à la chaleur, et était revenu à lui dès que ses mains eurent passé un peu de temps près de sa gueule entrouverte. Il avait fait revenir un lapin d’entre les morts, torturé par ses voisins. Mais jamais il n’était parvenu à ramener d’entre les morts son grand-père, attrapé par la vieillesse dans son sommeil. Il avait eu beau verser toutes les larmes de son corps, tendre les bras au-dessus du cercueil des minutes entières, il ne s’était jamais rien passé.
Une malédiction.
Quand on frappa à la porte du réveilleur, ce soir-là, sa main gantée ouvrit sur le visage effrayé et triste que partageaient un homme et une femme.
Ces deux-là devaient se connaître depuis si longtemps qu’ils avaient fini par adopter des mimiques similaires, qui leur donnaient presque un air de famille. La famille, justement, était ce qui les amenait jusque là.
— Entrez, dit le réveilleur derrière la fine cagoule qu’il portait en intérieur.
Le tissu était suffisamment fin et élastique pour vaguement mouler son crâne, dessiner son nez, ses orbites. Le couple cherchait néanmoins son regard, cela se percevait dans leurs mouvements. Ils étaient intimidés, aussi, par la rue, par cet homme encagoulé, par la raison de leur venue qu’une part d’eux-mêmes ne pouvait s’empêcher de trouver stupide.
— D’habitude, dit le réveilleur en s’installant derrière son bureau massif en bois sculpté, je ne reçois pas directement les clients. Ce sont les légistes qui m’appellent, ou les services de secours.
— Nous avons décidé de prendre les devants, dit le mari.
— C’est au sujet de notre fille, dit la femme.
L’un comme l’autre étaient à la fois bouleversés et déterminés. Le réveilleur pouvait percevoir le gouffre de leur douleur, béant devant eux. Bien sûr, il ne pouvait qu’en estimer la profondeur, la douleur était suffisamment profonde pour que le fond de la brèche disparaisse dans l’obscurité. Sans nul doute, leur présence ici, leur capacité à tenir un discours cohérent malgré le traumatisme de la perte d’un être aussi proche, étaient la manifestation de beaucoup de force et de soutien mutuel. Ces deux-là s’aimaient beaucoup.
— Quand et comment nous a-t-elle quittés ?
— Hier, dit la mère.
— Elle a été… assassinée.
Le couple échangea un regard, comme s’ils ne pouvaient eux-mêmes se résoudre à croire à cette réalité.
L’homme tendit au réveilleur un morceau de papier sur lequel figurait une adresse.
— Je ne connais personne dans cet hôpital, prévint le réveilleur. Vous êtes sûr que le légiste…
— Ils sont au courant de votre visite, dit la femme. Votre réputation… enfin… il y a ceux qui y croient, ceux qui n’y croient pas, et puis ceux qui ont rencontré quelqu’un qui a eu affaire à vous, et qui savent que c’est possible…
— Il est vrai que le scepticisme de certains me permet de conserver une certaine tranquillité, admit le réveilleur.
Il eut ensuite à poser des questions plus désagréables, concernant l’état du corps de leur fille. Poussée d’un cinquième étage, elle se réveillerait couverte de fractures et de traumatismes qu’il faudrait traiter au plus vite.
— Pourrait-elle… mourir une deuxième fois ? osa interroger le père.
Les orbites masquées du réveilleur se tournèrent vers lui.
— Je vais accrocher la vie à son corps si fort que pendant quelques jours, il sera pratiquement impossible de l’en détacher. C’est pourquoi je vous pose la question de son état général. Elle pourrait agoniser des jours durant sans aucune possibilité de la laisser partir.
Les parents se regardèrent encore.
— Ça n’arrivera pas, assurèrent-ils. Nous allons bien nous occuper d’elle.
Le réveilleur se présenta à la morgue d’une clinique excentrée qu’il ne connaissait pas. Ici, ses activités confidentielles étaient inconnues, il n’était qu’un intrus, qu’un homme étrange emmitouflé dans ses vêtements, qui réclamait un accès que personne ne semblait disposé à lui donner. Il fallut l’intervention convaincante du père de la disparue pour qu’enfin on le laisse entrer.
— Reculez, s’il vous plaît.
Debout derrière la table, les mains nues au-dessus du visage tuméfié de la jeune fille, le réveilleur ne voulait pas de parents dans ses abords immédiats, susceptibles d’interrompre le processus.
Le réveilleur se concentra, fit germer son don en lui, se connecta à la victime.
Quand il ouvrit les yeux, le réveilleur se trouvait debout en plein désert, les pieds à moitié enfoncés dans le sable. Une tempête déchaînée faisait gonfler ses vêtements, lacérait le peu de peau qu’il donnait à voir. La main en visière dans ce tumulte, le réveilleur aperçut la silhouette sombre d’une machine gigantesque, un cube grand comme un immeuble qui, lui aussi, avait commencé à s’enfoncer dans le sol.
Le réveilleur s’approcha de la structure tant bien que mal. Le bruit du vent était si fort qu’il en devenait douloureux. Sa respiration était difficile à travers le tissu, comme si la tempête chassait l’air avant qu’il ne puisse le respirer.
La machine, penchée dans le sable, était dans un sale état. Ses rouages étaient tordus, les dents de ses engrenages limés, ses courroies déchirées. Des étincelles en jaillissaient çà et là, parfois des jets de vapeur. La structure donnait l’impression qu’à tout moment, elle pouvait s’effondrer ou exploser.
Le réveilleur tendit la main, frôla le métal de la machine, et ressentit instantanément une brûlure vive qui le ramena, dans une chute en arrière, à la morgue.
Effondré sur le carrelage, serrant contre lui sa main à la peau irisée, le réveilleur se releva péniblement, ignorant la proposition d’aide des parents.
— Vous m’avez menti ! s’écria-t-il, debout sur ses jambes tremblantes. Vous m’avez menti !
— Notre fille est là ! dit la mère en désignant le corps du doigt. Morte ! Vous pouvez la réveiller, c’est ce que vous faites !
— Sauf qu’elle n’a pas été assassinée, et vous le savez très bien. Elle s’est suicidée !
La vérité coupa net la capacité du couple à poursuivre son mensonge. Ils s’effondrèrent dans les bras l’un de l’autre, désespérés.
— Vous le saviez en venant me voir, dit le réveilleur. Vous saviez que je ne travaillais que sur des assassinats, et vous avez tout de même voulu essayer.
Une minute d’immobilisme et de silence passa, ponctué de uniquement de sanglots. Le réveilleur finit par rabattre le drap sur le visage de la jeune fille. Il toussa durement et sentit le goût du sang sur sa langue.
Il se dirigeait vers la porte quand le père l’interpella :
— Vous ne pouvez vraiment pas ?
Baissant la tête, il répondit :
— J’aimerais beaucoup, mais ce n’est pas si simple.
Le réveilleur se revit petit, les mains au-dessus du cercueil de son grand-père. De ses échecs, au fil des années, de l’épuisement qu’il éprouvait à chaque tentative avortée, il avait fini par inférer les règles étranges qui régissaient sa malédiction.
Le réveilleur ne réparait pas la vie, il réparait les injustices qu’un humain créait au dépens d’un autre. Quand, sous couvert de légitime défense, un policier tirait sur quelqu’un sans autre forme de procès, il pouvait intervenir. Quand un mari jaloux et odieux tuait sa femme, il pouvait intervenir. Mais quand quelqu’un mourait de vieillesse, était victime d’un accident, d’une imprudence… il ne pouvait rien faire. Quand quelqu’un se suicidait, aussi injuste que cela puisse être, cela n’impliquait personne d’autre, et il vivait l’échec à chaque fois.
Cette dure réalité, il la gardait pour lui. Le réveilleur refusait de s’embourber dans des explications aussi approximatives que la compréhension de son don, de sa malédiction.
Il poussa la porte, épuisé.
— Attendez !
La mère avait fait un pas en avant, suspendue à la réaction du réveilleur, qui se remit à tousser avant de se tourner vers elle.
— Et si… si on l’avait poussée à…
Elle ne finit pas sa phrase.
Le réveilleur réfléchit. La machine était là, après tout. En mauvais état, dans une géographie insoutenable, mais elle était là.
— Vous pensez que quelqu’un aurait pu pousser votre fille à commettre un suicide ?
Le père avança vers sa femme.
— Nous ne sommes pas venus vous voir en vous prenant pour un idiot, dit-il au réveilleur. Nous avons des soupçons. Fondés. Tout le monde nous dit que c’est idiot, tout le monde nous répète que l’on n’accepte pas la situation, mais… et si c’était vrai ? Est-ce que cela changerait quelque chose ?
Main sur la porte, le réveilleur regarda les reliefs du drap. Il ne restait que quelques heures pour que le corps reste viable…
— Cela ne changera rien à la mort de votre fille, même si je le voulais, dit-il.
Quelque chose se brisa dans le cœur des parents.
— En revanche, poursuivit le réveilleur, je peux toujours enquêter. Trouver le coupable, s’il y en a un. Mais vous prenez le risque d’apprendre définitivement que votre fille a bien mis fin à ses jours toute seule.
Blottis l’un contre l’autre, ils ne donneraient aucune réponse, le réveilleur le savait. La tête basse, il quitta la morgue et se précipita à l’extérieur pour écarter son foulard et inspirer de l’air frais à pleins poumons.
Ils savaient où le trouver, et ils viendraient le chercher, bien sûr.
S’il réussissait, à défaut de vie, un peu de justice reviendrait à la surface du monde. C’était déjà ça.




Merci pour cette nouvelle. Je préfère personnellement l’anticipation et la SF au fantastique, mais c’est de la belle ouvrage, étrange et intrigante, avec des personnages bien campés.