Le relais Gaïa · #37/52
Et si notre planète n'avait jamais connu qu'un seul séisme en continu, dont nous ne percevons que des bribes à chaque tremblement de terre ?
Colline ajusta l’instrument qu’elle avait posé sur son trépied. Les chiffres défilèrent sur le petit écran, presque illisibles sous les rayons du soleil. La mesure terminée, elle replia les pattes longilignes, posa le tout sur son épaule et se déplaça de quelques dizaines de mètres. L’herbe jaune craquait sous ses pieds.
— Qu’est-ce que c’est, le vert, en bas ? demanda son stagiaire.
— C’est de l’herbe, répondit-elle. Elle est à l’ombre, au fond de la vallée.
— Vous voulez dire que vert, c’est sa couleur naturelle ?
Le gamin n’avait jamais dû sortir d’une ville avant l’été qui séparait ses deux années de master. Il faisait partie de cette génération de mégalopolitains, nés après internet, les Trois Pandémies, et le repli généralisé sur soi. Il avait dû faire toutes ses études en visio depuis son kube, son sport régulier depuis son kube, se faire livrer ses courses jusqu’à son kube. Et voilà que ça confondait les chèvres et les moutons, tout en voulant donner des leçons de vie sur la gestion de l’environnement. Drôles de gosses, se dit Colline, avant de se rappeler, premièrement, que toutes les générations qui l’avaient précédée avaient dû être aussi critiques de la suivante, et deuxièmement, que celui-ci, au moins, posait des questions plutôt que de rester dans l’ignorance.
— Quand le soleil ne brûle pas les plantes, elles sont plutôt vertes que jaunes, Sony.
La sismologue tâcha de chasser toute critique qui lui venait à l’esprit. Elle avait des choses plus importantes auxquelles tenter de fixer son esprit.
Son stagiaire, qui traînait derrière elle avec du matériel, la rejoignit quand elle eut de nouveau déplié le trépied.
— Tu vois ces chiffres ? lui dit-elle. J’ai besoin que tu me les dictes, pendant que j’en prends note, d’accord ?
En sueur sous son chapeau, Sony s’exécuta.
Ce n’est pas le meilleur, mais il veut bien faire, ne put s’empêcher de se dire Colline.
La scientifique nota les valeurs une par une, jusqu’à tiquer sur l’une d’entre elles.
— Combien ?
Le stagiaire répéta la valeur.
— Non, ce n’est pas possible, assura Colline.
— C’est ce que je lis, pourtant. L’appareil est peut-être déréglé ?
La maître de stage était déjà revenue se pencher au-dessus de l’écran, les mains en visière pour bien lire. Elle n’en revenait pas.
— Soit l’appareil est déréglé, Sony… soit on tient quelque chose de très gros.
— Je devrai le noter dans mon rapport de stage ?
Cette fois, la candeur de la question la fit presque sourire.
L’existence de Colline était une succession de situations dont elle devait expliquer la légitimité, parfois l’urgence, à un vieil homme de pouvoir qui n’en saisissait jamais ni l’une, ni l’autre. L’infinie pyramide des décisionnaires plaçait toujours quelqu’un au-dessus d’elle, plus apte, disait-on, que celui de l’étage du dessous et de tous les étages inférieurs, jusqu’à ce qu’enfin elle ait à répondre à quelqu’un directement plus apte qu’elle… mais plus apte à quoi exactement ? Cela, tout le monde semblait l’avoir oublié, et avoir convenu de ne jamais en parler à nouveau.
Aujourd’hui, c’était Hector qui tenait ce rôle. Les nœuds papillon colorés étaient la seule extravagance qu’il s’était permise dans une vie orthodoxe. En particulier, le recteur de l’université était un orthodoxe de la pensée. Rien ni personne ne devait aller à l’encontre de la pensée dominante, à moins que cela ne rapporte de l’argent — auquel cas, on l’y incorporerait. Les recherches de Colline en sismologie étaient l’autre source d’extravagance à laquelle il avait concédé, mais celle-là, il la regrettait amèrement.
La chercheuse, papiers à la main, tentait désespérément de lui faire lire un paragraphe de son article en preprint.
— Rendez-vous compte, Hector, s’il vous plaît ! Toutes ces mesures concordent ! Je suis convaincue que notre hypothèse est la bonne…
— J’ai une réunion, Colline, je n’ai pas le temps de m’intéresser à ça maintenant.
— Mais vous réalisez que…
Le recteur l’interrompit aussitôt, s’arrêtant dans le couloir.
— Je sais, vous voulez me vendre depuis des années cette idée que tous les tremblements de terre du monde ne constituent en fait qu’un seul et grand séisme…
— Et je…
— Mon opinion là-dessus est que je m’en remettrai à l’avis de vos pairs, l’interrompit-il encore une fois. Et il me semble qu’ils ne vous sont pas très favorables. Sinon vous m’auriez apporté autre chose qu’un preprint.
Hector ajusta son nœud papillon, et reprit sa course pour disparaître à l’angle du corridor.
Quelques heures plus tard, entre le bâtiment et le parking, Sony fut l’intermédiaire le plus convaincu de la journée concernant “l’hypothèse du grondement”, comme on l’appelait.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? s’interrogea le stagiaire.
— On va continuer à alimenter nos modèles en mesures, dit Colline. Il y a de la structure dans les séismes, j’en suis convaincue.
— Un grondement généralisé, un souffle unique !
L’enthousiasme de Sony, trop jeune pour encore s’inquiéter des questions politiques qui entachaient la vie académique, fit sourire sa tutrice.
Ils étaient presque arrivés à la voiture de Colline, garée à l’ombre sous la géométrie brutaliste du bâtiment de l’université, quand Sony demanda :
— Je ne comprends pas… pourquoi est-il si difficile pour le recteur de vous soutenir ?
— Parce que mes hypothèses sont minoritaires, et qu’elles attirent un public particulier.
— Un public particulier ?
D’abord, Colline se crut victime d’une illusion d’optique en voyant deux personnes debout à côté de sa voiture. Hélas non, elle ne rêvait pas. C’était bien autour de son véhicule qu’attendait le duo.
— Ce genre de public… dit Colline en adressant un regard en coin à son stagiaire.
Pantalon large, longs cheveux attachés, lunettes roses et débris de PCB en collier, l’homme et la femme qui attendaient là et se redressèrent en apercevant la sismologue étaient des parodies d’eux-mêmes. Demandez à n’importe qui de se déguiser en Terriste, et vous obtiendrez à peu près le mélange auquel Colline et Sony faisaient face.
— Professeure, nous avons lu votre article… commença l’homme.
— Laissez-moi accéder à ma voiture, dit Colline sans le regarder.
Elle ne commettrait pas la même erreur deux fois. Un jour, elle avait pris sur elle d’écouter ce que l’un de ces personnages avait à lui dire. Partant de constats censés sur l’état du monde et l’inaction généralisée, l’homme avait progressivement bifurqué sur des théories bien plus hasardeuses, remplies d’un ésotérisme auquel Colline ne pouvait souscrire. Pas sans preuve, en tout cas. S’en rendant compte, elle avait peiné à se débarrasser du visiteur, et l’avait vu revenir plusieurs fois depuis rôder autour de l’université. Comme si lui avoir prêté un peu d’attention avait été le signal de trop, suffisant pour le convaincre de revenir encore et encore.
L’homme et la femme qui se tenaient devant elle lui étaient inconnus, mais elle perçut dans leur comportement la même bienveillance agressive.
— Nous croyons comme vous à la conscience de Gaïa, dit la femme.
— Alors… je n’ai jamais rien dit de tel, et je vous demande de me laisser accéder à ma voiture.
Bras ouverts, le couple affichait un grand sourire. Ils portaient aussi le même maquillage : des symboles géométriques étaient tracés sur leur front et leurs joues, joints par des traits de couleur. Qu’ils fassent comme ils veulent, pourvu qu’ils ne l’empêchent pas de partir.
Colline commençait à se sentir très mal à l’aise. Les deux personnes qui lui faisaient face se trouvaient entre elle et sa voiture, et parlaient en s’interrompant mutuellement, tentant d’évoquer la respiration de la Terre nourricière, porteuse d’une volonté propre. Agressée par le son, le lieu clos, et ces deux individus dont elle ne comprenait pas exactement les intentions, la sismologue commença à reculer malgré elle.
— Laissez-la tranquille !
D’un bond, Sony, d’ordinaire si calme, se jeta sur l’homme et lui envoya son poing dans la figure. Les deux tombèrent sur le capot de la voiture, puis sur le sol, le stagiaire serrant contre lui sa main meurtrie par un coup qu’il n’avait pas l’habitude de donner. La femme hurlait maintenant à la mort, tandis que son comparse tentait de se relever, le nez en sang.
L’accès à la voiture était libre. Sans réfléchir, Colline se précipita sur la portière, s’installa derrière le volant. Sony se matérialisa sur le siège passager.
La femme avait aidé l’homme à faire quelques pas de côté, assez pour que Colline ait la voie libre et ne déguerpisse aussi vite que possible.
— J’imagine que ça, je n’en parle pas dans mon rapport de stage ? demanda Sony.
— Dis encore un mot, et je te jette dehors.
— Si vous ne validez pas le stage de ce gamin, Hector, c’est lui qui va m’attendre devant ma voiture, tous les jours ! Ou peut-être que c’est moi qui viendrai devant la vôtre.
Le recteur se contenta d’un haussement d’épaules, résigné. Les RH n’auraient qu’à trouver une solution à ce problème. Lui n’avait clairement pas envie d’ajouter la détermination de Colline à la liste des siens.
Face au recteur, la sismologue trépignait, incapable de rester immobile sur sa chaise. Le moment d’explication qu’elle avait tant attendu se présentait enfin, maintenant que celui à qui elle devait la fournir était suffisamment affaibli pour l’écouter. Du moins, c’est ce qu’elle croyait.
— J’ai reçu un appel de Kyoto, dit Hector.
Coupée dans son élan, Colline ne sut que dire. L’université de Kyoto abritait certainement au moins un des pairs qui devaient lire ses travaux.
— Ça concerne mon article ? demanda-t-elle finalement.
Hector sembla hésiter.
— Oui et non. Ils ont proposé de nous envoyer quelqu’un.
— Comment ça, nous envoyer quelqu’un ?
— Ils tiennent personnellement à vérifier avec vous vos mesures, à en prendre d’autres, à coécrire un papier…
— C’est… un peu intrusif, Hector.
L’idée ne lui plaisait guère. Les chercheurs de Kyoto étaient très portés sur la spiritualité, probablement plus favorables à l’hypothèse d’une planète consciente que d’un grondement universel.
— J’ai pourtant accepté. Si ça se passe bien, la réputation du docteur Abe jouera en votre faveur, pour cette publication et les suivantes.
— Le docteur Abe ? Abe Yukio ?
— Il vient en personne. Il a sauté dans le premier avion.
Colline quitta l’entrevue plutôt décontenancée. Aucune décision n’avait été prise pour assurer sa sécurité, qui n’avait même pas été évoquée. La mise à la porte de son stagiaire avait été abandonnée, ou du moins l’avait-elle compris ainsi. Un sismologue de renommée mondiale allait venir mettre son nez dans ses affaires dès le lendemain.
Au moins, se dit-elle, il se passait des choses. Rien ne restait immobile, et surtout pas la Terre.
Je sais que tu trembles, dit-elle pour elle-même. Un même tremblement, depuis toujours.
— Mmmmh…
Un mois après leur rencontre, Colline ne connaissait encore q’une seule expression de la part d’Abe Yukio. Un marmonnement lent et prolongé, une vibration de gorge universelle. Un “mmmmh…” pouvait autant signifier l’étonnement que l’envie d’en savoir plus, la déception ou le reproche.
Malgré les mystères de son expressivité, Colline avait trouvé en lui un collègue de grande estime, une personne susceptible à la fois de la comprendre et de pousser les bordures de son intellect. Il lui posait des questions qui la forçaient à réfléchir, et inversement, chacun empruntant des chemins de pensée différents, défrichant des routes pour l’autre.
Il n’avait fallu qu’une journée de discussions pour qu’elle comprenne qu’une collaboration écrite se passerait bien, et dix jours plus tard, sous prétexte d’un colloque auquel il l’invita de justesse, c’est Colline qui se rendit au Japon.
“Vous pourrez prendre vos mesures presque tous les jours”, avait-il dit, semblant presque fier de l’activité sismique de son pays.
Aujourd’hui, cependant, tournant le dos à son collègue en contrejour d’un écran d’ordinateur anormalement lumineux, Colline était incapable de donner une interprétation à ce “Mmmmh…”.
— Quelque chose ne va pas ?
Un mois durant, sans relâche, Colline et Abe Yukio avaient mesuré, calculé, modélisé, analysé. Ils avaient converti les vibrations en son traité avec des spécialistes qu’ils avaient empêché de dormir, à force de leur poser des questions. Ils avaient trituré les graphes, adopté le même traitement sur des archives consultées ou reconstituées.
La silhouette rongée par un halo de lumière, Abe Yukio dit :
— La nature des vibrations a changé.
Cela ne voulait rien dire, et trop dire à la fois. Il voulait qu’elle s’approche, qu’elle comprenne par elle-même. Colline le rejoignit, s’approcha de l’écran. La forme d’onde s’imprima, déformée, sur sa cornée.
Les données ne laissaient aucune place au doute. Elle avait raison depuis des années : l’ensemble de tous les tremblements de Terre jamais connus n’en formaient en réalité qu’un seul, un long râle vibrant qui secouait la planète continuellement, en des lieux et en puissances diverses. Mais ce n’était pas tout, loin de là. Les formes d’onde, sur certains segments, regardaient les autres en miroir et revenaient ponctuellement. Les vibrations allaient et venaient en cycles, si lents qu’ils étaient imperceptibles à l’échelle d’une vie humaine.
— La Terre… respire ?
Cette fois, le preprint d’intéressa pas que deux adeptes de théories ésotériques. Le monde entier s’arracha la nouvelle d’une terre aux pulsations lentes régulières. Les mathématiciens comparaient la découverte à celle d’une période au nombre pi, après des siècles et des milliers de décimales.
Bien évidemment, les théories les plus fantasques avaient repris de plus belle, celles d’une Terre organisme, animale, humaine. Notre planète était tantôt une personne, tantôt une conscience pure, tantôt une déesse. Selon les mouvances, cette découverte s’assortissait de diverses exigences : comportement, mode de vie, conception de la famille. Sous couvert d’universalisme et de bienveillance, on imposait des règles. L’humanité semblait toujours avoir besoin qu’on régisse leur vie, et quand des groupes proposaient une vie collective, alors il fallait un groupe plus petit, ou une personne unique pour dicter les règles à tous les autres.
Il devenait de plus en plus difficile d’expliquer que non, la respiration de la Terre ne signifiait pas nécessairement la validation des hypothèses les plus farfelues, car il fallait bien admettre que ces hypothèses, à défaut d’être vérifiées, venaient d’être rendues plus vraisemblables.
Abe Yukio resta au Japon et se calfeutra chez lui, à l’inverse de Colline qui, dérangée chez elle constamment, préféra rester jour et nuit à l’université et aménager dans une salle vide.
Au travers des rideaux, elle regardait les allées et venues des pèlerins des différents mouvements au rez-de-chaussée, zonant autour des bâtiments jusqu’à ce que la police vienne les déloger.
La dernière chose qu’avait voulue Colline, c’était de donner du grain à moudre à tous ces gens. Et pourtant, elle se retrouvait là, à avoir scié la branche sur laquelle elle était assise. Elle prenait des douches au sous-sol et déjeunait au distributeur de friandises, dormait dans un sac de couchage, installée dans une salle sans tables.
Un soir où l’épuisement ne suffit pas à la faire dormir, Colline ouvrit son ordinateur et lut quelques articles. Elle reçut, après quelques dizaines de minutes, un appel de Kyoto.
— Abe-san ?
— Comment allez-vous, Colline ?
— Disons que la gestion des personnes les plus insistantes est de plus en plus compliquée…
— Ça ne va pas s’arranger.
— Comment ça ?
Il avait appelé avant que la boîte mail de Colline se mette à jour. Tandis qu’il parlait, cherchant son anglais dans un cerveau fatigué, l’icône d’un message reçu clignota chez la sismologue. Elle découvrit le contenu du mail en même temps que les explications du professeur.
— La Terre ne fait pas que respirer… dit Abe.
Sidérée, Colline ne parvint pas à compléter la phrase de son collègue. C’est lui qui la termina.
— … La Terre parle.
Colline raccrocha, resta figée dix bonnes secondes sans bouger, assise sur son lit de fortune, téléphone en main. Puis elle se leva, s’habilla, glissa son ordinateur dans un sac et sans prendre aucune autre précaution, quitta l’université en y abandonnant ses affaires, prit sa voiture, et roula droit vers l’aéroport.
Que faire quand la réalité des preuves contredit vos croyances ? Nous voudrions des platistes qu’ils acceptent la réalité, mais serions-nous capables d’en faire autant ? D’accepter de remettre en question l’organisation de notre monde pour l’accorder aux éléments de savoir disponibles ? Beaucoup pensent que oui. Colline le pensait également, jusqu’à ce qu’une phrase au téléphone renverse ses convictions.
La Terre faisait plus que respirer, elle parlait. Il se dégageait d’elle une langue, un ensemble construit de vibrations qui se traduisaient en surface par les séismes que nous connaissons, exprimés à un rythme si lent qu’il nous était impossible d’entendre quoi que ce soit, comme si nous voguions sur la version étirée à l’extrême du spectre sonore d’un enregistrement de voix.
La Terre parlait et il faudrait un temps infini pour que l’on parvienne à en déchiffrer le message.
Colline venait de passer trois mois au Japon, à faire des aller-retour entre l’université de Kyoto et les konbini qu’on trouvait à proximité. Abe-san et elle avaient tenté, autant que possible d’éviter que la nouvelle s’ébruite. Toutes les sectes du monde se seraient approprié la nouvelle. À côté, l’accaparement de la physique quantique et de sa logique contre-intuitive par tous les pseudoscientifiques du monde ne serait qu’une goutte d’eau dans l’océan de croyances qui attendait leur plongeon.
Combien de temps leur restait-il ?
Colline suçait une glace à l’eau sous le soleil caniculaire du Japon, arrêtée devant des écrans en vitrine, diffusant des news internationales.
Il ne leur restait sans doute plus beaucoup de temps. Quelqu’un parlerait, un laborantin, un stagiaire, un collègue, un supérieur… Ou Yukio lui dirait qu’il souhaite publier. Et le monde basculerait, l’humain deviendrait une colonie de parasites sur la peau d’un monde en vie, à l’agonie.
Dans des boutiques voisines, deux enfants jouaient en tirant entre eux une ficelle, à laquelle ils avaient accroché des gobelets en carton. Ils devaient avoir sept ou huit ans.
l’un d’eux hurlait, bouche enfoncée dans le gobelet, tandis que l’autre tentait encore de démêler la cordelette.
Colline lâcha sa glace et se mit à courir en pleine rue. Elle avait reçu un tel choc qu’elle se demandait si ses jambes allaient réussir à la porter jusqu’à l’université.
Elle bouscula touristes et passants pour foncer, n’écouta pas son corps qui lui envoyait tant bien que mal les signaux d’un affaiblissement dû à l’hyperthermie et au stress. Elle poussa la porte battante de la faculté de toutes ses forces, courut dans les escaliers, entra avec fracas dans le bureau de Yukio qui se leva d’un bond, surpris de la voir dans cet état, à bout de souffle et dégoulinant de sueur.
Sans être capable de dire un mot, Colline s’effondra, inconsciente.
Quand elle revint à elle, Colline trouva le visage de Yukio au-dessus du sien. Ses jambes étaient posées en hauteur sur une chaise, et le sismologue agitait un éventail devant son visage.
Elle ne laissa pas son collègue lui poser la moindre question, et lui partagea son intuition :
— La Terre ne parle pas, elle répète.
— Elle répète ?
— Elle n’est pas vivante, pas consciente. C’est une antenne, un relais. Quelqu’un, quelque part, nous transmet un message, ou nous utilise pour le faire.
— Quelqu’un ? s’interrogea Yukio.
Un vertige pour un autre.
Colline se redressa, rétablit sa verticalité sur le plancher d’un bâtiment, construit à la surface d’une Terre inconsciente. Une Terre au noyau de fer liquide, agité au ralenti et à distance par une conscience lointaine.
Cela, il lui faudrait encore le prouver.



