Le pardon des Gü · #08/52
À quelques jours de la fin du monde, les humains se voient proposer une trêve par leurs pires ennemis. Peuvent-ils cette fois leur faire confiance ?
Il n’y avait pas une mer, pas une montagne, pas une forêt sur Terre qui ne soit noire de goudron et de poussière.
Par la fenêtre de son bureau, la présidente Seo regardait la peinture du châssis s’envoler par flocons, décapée par les pluies acides.
Le téléphone sonna dans ses écouteurs, l’arrachant à sa contemplation. Elle s’installa sur le siège de son bureau gigantesque, ignora les traits tirés de son reflet dans le bois laqué, et se concentra sur son écran pour décrocher.
Il fallut à la présidente quelques secondes pour prendre conscience des informations que lui prodiguait son chef militaire. Seo Yun regardait les vases posés partout dans la pièce. Les dernières fleurs avaient fané bien avant sa naissance, celles-ci n’étaient que des répliques. À ce stade, tout ce qu’il y avait encore de végétal sur Terre était soit surgelé, soit une réplique.
Ce n’est qu’une fois le monologue du chef des armées arrivé à son terme que l’élue absorba son contenu. Les postes médicaux nomades étaient petit à petit démantelés. Les patrouilles s’interrompaient. Les soldats désertaient les rues, y laissant se déverser le chaos, mais c’était pour retrouver leur vie de famille avant la fin du monde. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait. La fin du monde.
Au travers de ses écouteurs, la présidente entendait courir ses subalternes dans le palais. La porte de son bureau était ouverte, elle voyait passer en éclair plusieurs d’entre eux, les bras chargés de leurs affaires, ou d’objets qu’ils estimaient rares ou utiles. Après l’apocalypse, utiliseraient-ils des boutons de tiroir dorés comme monnaie d’échange ? L’une de ses adjointes courut pieds nus dans le couloir, les bras chargés de documents qui s’envolèrent partiellement. Seo Yun, elle, n’était pas dupe. Après l’apocalypse, il n’y aurait pas de survivant.
Derrière les fenêtres, le ciel gronda d’une colère aussi noire que lui. Le chef des armées s’était remis à parler, racontant le sempiternel discours de fierté d’avoir servi son pays jusqu’au bout, bla bla bla, le discours typique qui lui permettait de justifier une vie tâchée du sang des autres.
Les yeux sur des feuilles de papier qui s’étaient échouées sur le parquet, Yun interrompit le laïus :
– Dites-moi, Choi…
– Oui Madame la Présidente ?
– Combien de temps nous reste-t-il ?
De l’autre côté de l’écran, son interlocuteur soupira.
– C’est difficile à dire, Madame. Les spécialistes s’accordent à dire qu’une catastrophe inévitable et irréversible pourrait se produire dans les trois à trente jours.
– On n’a rien de plus précis ?
– N’importe quoi pourrait nous tuer, Madame. Un tsunami, une éruption généralisée, des émanations de gaz, une épidémie… Mais dans les trente jours, c’est sûr, l’activité magmatique aura forcément endommagé du matériel nucléaire, et éradiqué tout ce qui vit sur ce caillou.
La présidente raccrocha. Seule dans un immense bâtiment qu’elle devinait maintenant vide, elle ouvrit un tiroir à clé dont elle sortit une bouteille d’alcool et un revolver.
Trois jours, trente jours. Le laps de temps d’un reste à vivre, une parenthèse de vide. Combien de temps mettraient les fous à sortir tuer leurs semblables dans la rue ? Combien de temps avant qu’on ne vienne l’agresser, elle ? Elle n’avait pas gravi les échelons pour se faire violenter à quelques jours d’une mort généralisée. Autant tirer sa révérence tout de suite.
Une lampée d’alcool plus tard, Seo Yun avait posé la main sur l’arme. D’un autre côté, se disait-elle, assister à la fin du monde, ce n’est qu’une fois dans une vie. Est-ce que ça valait le coup d’attendre ?
La sonnerie dans ses écouteurs la fit pousser un cri de surprise. C’était encore le général Choi.
– Oui ?
– La retraite va devoir attendre un petit peu Madame la Présidente.
– Comment ça ?
– Ils arrivent…
Anticipant la question suivante, il ajouta :
– … les Gü.
Seo Yun se leva, retourna près de la fenêtre. Le ciel tourmenté était maintenant ponctué de taches brillantes, irradiant à une distance indéfinissable. Puis, dans un flash éblouissant, les billes de lumière se dilatèrent pour tracer les contours de bulles géantes, aux parois miroirs mouvantes, éclatantes, suspendues au-dessus de l’écorce brûlée de la Terre.
La présidente regretta de ne pas avoir appuyé sur la détente plus tôt. Le moment était passé. Maintenant elle voulait savoir pourquoi la plus grande menace ayant jamais pesé sur l’humanité était de retour.
Un portique gü était apparu sur un parking de centre commercial désaffecté. Le goudron altéré était encore marqué par la peinture régulière des anciennes places de parking, et jonché de l’ossature de caddies. Certains, renversés, agonisaient sur les restes de leur batterie encore fonctionnelle, tentant encore de faire pivoter leurs roues automatiques. Où était le client à suivre ? Il avait dû s’enfuir les bras chargés de paquets de pâtes il y a des semaines de cela.
Seo Yun sortit de sa voiture, escortée par quelques militaires ayant traîné à abandonner leur poste, et par son chef des armées. Elle regarda le ciel, bardé des vaisseaux-bulles sur fond de tempête, et s’avança vers l’arche.
Du portail jaillirent trois masses et, comme dans son souvenir, la présidente ne put faire autrement que de les comparer à des chenilles. Un frisson parcourut les humains.
Les Gü se définissaient comme les organites penseurs de leurs vaisseaux-cellules. Leur corps mou rampait sur le sol, se soulevait et s’abaissait par endroits comme des sacs, sans organe visible – ni œil, ni bouche. Ils donnaient par ces mouvements lents une impression de légèreté, au moins en surface, mais celles et ceux qui leur avaient tiré dessus ou les avaient capturés avaient été témoins de leur masse importante, même pour leurs deux mètres de hauteur, et leur constitution gélatineuse. Seo Yun tenta d’ignorer leur forte odeur, qui lui rappelait celle du sang, quand elle s’adressa au Gü qui s’était avancé au plus près, celui dont la membrane portait une marque circulaire de couleur.
– Êtes-vous venu jusqu’ici pour assister au spectacle de notre chute, Ambassadeur ?
La peau de l’extraterrestre entière vibra comme la membrane d’un haut-parleur quand il répondit, ignorant la question :
– Ministre Seo Yun, heureux de voir que vous avez gravi les échelons de votre oppressante hiérarchie individualiste.
– Si vous êtes au courant, ce sera « Madame la Présidente », alors.
Les trois Gü frétillèrent. Dans un coin de son esprit, Seo Yun se demanda s’ils riaient vraiment, ou si leur omniscience quasi totale leur avait permis d’apprendre ce geste, en sachant que les humains l’interpréteraient de cette façon.
– Soit, Madame la Présidente. Sachez que notre visite n’est pas à interpréter comme une déclaration de guerre.
– Et comment pourrions-nous vous croire ? s’interposa Choi, encore traumatisé par les horreurs de la première visite des aliens.
– Allons, allons. Une blague fait beaucoup rire entre les Sachants, le savez-vous ?
La présidente n’avait cure des plaisanteries qui se répandaient entre les espèces réputées intelligentes de l’univers, mais la question était purement rhétorique.
– Il est dit que quiconque souhaite anéantir les humains n’a qu’une seule chose à faire : attendre ! Ils le feront bien tous seuls.
Sur ce, les trois Gü frétillèrent à nouveau.
– Cela n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui, dit encore l’ambassadeur. Non, vraiment, nous ne venons pas pour vous nuire, bien au contraire.
Ces enfoirés n’avaient pas tort. Certes, ils avaient prouvé par le passé qu’ils représentaient une grande menace, leur technologie avancée et leur unité jouant en leur faveur contre une humanité mourante et dispersée. Sur Terre, on racontait que malgré ce désavantage, les humains avaient réussi à les repousser. On taisait généralement le fait que les Sachants avaient plus ou moins ordonné aux Gü de laisser les bipèdes à leur triste sort. Aujourd’hui, plus que n’importe quel autre jour, vouloir éradiquer les humains revenait à vouloir tuer une souris déjà enfermée dans un bocal sans eau ni nourriture. Le temps ferait bien l’affaire.
– Que voulez-vous, alors ? demanda la présidente.
– Nous sommes venus vous proposer une trêve. Plus qu’une trêve, une seconde chance. Les Sachants en sont témoins, la vie intelligente est rare dans l’univers. Vous avez tardé à maîtriser les éléments qui sont les vôtres, la matière de votre monde. En voulant progresser, vous êtes au point de tout détruire, tout autour de vous, ainsi que vous-mêmes. Le poids des erreurs du passé ne devrait pas s’ajouter à vos fautes actuelles.
– Mais où voulez-vous en venir ?
– Nous pensons que l’humanité d’aujourd’hui mérite de tenter de recommencer, avec des valeurs évoluées qui préserveront certainement leur nouvel environnement.
Choi et Seo Yun échangèrent un regard.
– Comment ça, notre « nouvel environnement » ?
Dans un lent mouvement de vague, le Gü pivota sur lui-même, et un renflement apparut sous sa peau pour désigner le portail derrière lui.
– Ces arches peuvent faire voyager nos corps à certaines distances, si on les maîtrise bien. Nous vous proposons de vous aider à en construire une qui vous emmènera sur la planète que vous appelez Proxima Centauri B.
– Vous… vous voulez que toute l’humanité traverse un de vos portails pour être envoyée sur une autre planète ?
– En réalité, il faudra adapter le portail pour y arriver. Mais nous aurons besoin de votre collaboration pour ce paramétrage.
Était-ce possible ? Les arches marchaient, les Gü étaient descendus de leur vaisseau en les utilisant. Mais pourquoi un tel cadeau ?
– Et si vos arches marchent si bien, pourquoi être venus si proches avec vos vaisseaux ? demanda Seo Yun.
– Voyez là un gage de notre bonne foi. Nous nous exposons volontairement au risque d’une attaque. Nous venons en paix.
La présidente réprima ses larmes, mais l’émotion était palpable. Elle n’avait tout simplement rien à perdre : l’humanité était condamnée soit à mourir d’un coup, d’un seul, soit à sombrer dans une période post-apocalyptique qui éradiquerait progressivement les derniers d’entre eux. Elle devait accepter pour le bien de tous. Une question la taraudait encore, cependant :
– Vous savez que je suis la présidente de mon pays, pas du monde entier. Ça va être très dur de contacter rapidement tous mes homologues, et d’organiser ce… voyage. Pourquoi me voir moi ?
– Eh bien… parce que notre collaboration ne pourra se faire qu’à une condition…
Seo Yun déglutit.
– Nous voulons que le projet soit supervisé par l’un de vos ressortissants…
Seo Yun blêmit. Pas lui. Pitié, pas lui.
– Nous vous aiderons si les travaux sont supervisés par Kim Da-Won.
La présidente se figea. Pour Choi, ce fut la goutte de trop. Le militaire sortit son arme en avançant vers les visiteurs.
– Jamais de la vie, saloperies !
Paniquée, sous le regard plein d’incompréhension des militaires autour d’eux, la présidente se jeta sur Choi pour l’empêcher de commettre l’irréparable.
Les barreaux de la cellule de Kim Da-Won coulissèrent dans un bruit métallique, zébrant le corps avachi de l’ancien homme le plus riche du monde.
– Venez profiter du silence, Madame la Présidente, grogna-t-il sans bouger. Ici, on n’entend pas le déluge.
C’était vrai. La minuscule pièce, cubique, sans fenêtre, était épargnée par le grondement du tonnerre permanent. On ressentait pourtant bien le tremblement du sol.
– Je suis venue avec une opportunité, Kim. L’opportunité de vous racheter.
Quand elle eut expliqué au détenu la situation, et l’exigence des extraterrestres, sa réponse fut sans appel :
– Non.
Il s’était redressé durant la conversation, piqué au vif par l’annonce du retour des Gü. Il faisait maintenant les cent pas dans sa cellule, mains sur la tête.
– Non, non, non.
– Ils ont insisté pour que ce soit vous, et je vous le dis franchement, je trouve ça bien cynique.
– Non, mais vous ne comprenez pas. Vous ne comprenez rien ! Les Gü ne sont pas cyniques, ils sont pervers. Il y a un piège ! Il y a forcément un piège, quelque chose qu’ils ne nous disent pas. Quel serait leur intérêt à nous venir en aide ?
– Ils assurent qu’ils seraient bien vus auprès des Sachants, ce qui leur apporterait un avantage stratégique à l’avenir. Et si vous supervisez, vous aurez le loisir de vérifier que la technologie est déployée correctement.
Le prisonnier était si nerveux que, pendant un court instant, Seo Yun crut qu’il allait s’en prendre à elle physiquement.
– J’ai déjà donné, OK ? J’ai collaboré avec ces limaces, et regardez où ça m’a mené. Quinze ans ! J’ai été foutu au trou quinze ans déjà pour ça… et là, sans aucune honte, vous me demandez de recommencer ?
La présidente se reprit. On n’atteignait pas sa position sans apprendre à faire face à la violence.
– Écoutez-moi bien, Kim. Le plan était de vous enterrer vivant dans cette cellule et d’oublier votre misérable existence. Je vous rappelle que vous n’avez pas attendu l’invasion des Gü pour vous illustrer sur le plan humain. Là, ils veulent que vous travailliez avec eux, peut-être justement parce que ce n’est pas la première fois. Si vous réussissez, vous sauverez la vie d’un milliard de personnes, et toute notre espèce. Vous serez gracié. C’est une chance de rédemption qui ne se représentera jamais.
Kim Da-Won tomba assis sur son matelas. Le cerveau hors norme qui lui avait permis jadis de monter le plus grand empire financier de la planète, toutes époques confondues, contribuant au passage largement à l’épuisement des ressources, gambergeait. Il n’arrivait cependant pas à trouver de faille. Au pire, tout le monde mourrait exactement comme attendu.
Comme pour le pousser dans ses retranchements, la présidente mobilisa des prétextes bien plus futiles et primaires.
– Pensez à vos plats préférés, qui vous attendent dehors. À la lumière du soleil. À pouvoir marcher libre…
– Ne considérez pas que j’accepte, dit-il enfin. Considérez plutôt que je n’ai pas trouvé de bon argument pour refuser. Maintenant, faites-moi sortir d’ici.
La présidente Seo était prête à tout pour garder le paria Kim Da-Won concentré sur sa mission. En douze heures, elle fit aménager un somptueux appartement dans ce qui restait de plus luxueux et d’encore habitable en plein centre-ville. Une véritable prouesse rendue possible par un reste d’équipe aussi désespérée qu’elle.
L’ex-milliardaire découvrit le penthouse, sa vue panoramique sur le monde en ruines, son carrelage en marbre blanc, son frigo plein et sa cave à vins sans la moindre émotion. Kim n’était concentré que sur une seule chose : sa mission. Enfin, sur deux choses en réalité, puisqu’il était également déterminé à débusquer le complot qui se tramait derrière la générosité des Gü.
La présidente fut ravie de constater que le détenu prenait les choses à cœur, sans pour autant oublier qu’il était une véritable crapule. À la liste des postes scientifiques et techniques auxquels il dit avoir besoin, avant d’être rejoint par une délégation Gü, elle ajouta l’un ou l’autre espion, assumés comme tels, chargés de rapporter ses moindres faits et gestes.
Un centre de recherche militaire préservé fut aménagé en laboratoire, et accueillit bientôt Kim Da-Won, son équipe, et des ingénieurs Gü. Capables de reposer partiellement leurs organes internes les uns après les autres sans perdre connaissance, les extraterrestres ne dormaient pas, ce qui constituait un véritable défi pour les humains. Ils ne disposaient pas non plus de langage écrit, eux qui communiquaient en produisant du son ou par échanges chimiques au travers de leur membrane. Le codage organique d’une information sous une forme directement stockable rendait l’utilisation de symboles totalement hors de propos. Ainsi dictaient-ils leurs recommandations et leurs consignes aux humains, qui devaient se débrouiller pour trouver les matériaux nécessaires, aussi rares soient-ils et aussi difficile soit-il de trouver des gens capables de les dénicher.
Cette obéissance aveugle terrorisait Kim Da-Won. Les humains se pliaient aux consignes des Gü, ceux-là mêmes qui avaient tenté de les envahir quinze ans plus tôt. Pour lui, qui avait bâti son empire autoritaire et rémunérateur en donnant des ordres et non en en suivant, la tâche était d’autant plus difficile.
Comme prévu, Kim se retrouva rapidement à superviser les travaux plutôt qu’à mettre les mains dans le cambouis, laissant son esprit, qu’il qualifiait lui-même de brillant, toute la latitude nécessaire à son obsession de découvrir la ruse des Gü.
Pour Seo Yun, la tâche fut triplement compliquée. Premièrement, elle était torturée par la confiance qu’elle était obligée d’accorder à l’homme le plus détesté du pays et à l’ennemi extérieur le plus détesté du monde. Deuxièmement, elle devait lutter chaque jour pour convaincre son personnel, dans son entourage direct comme parmi les militaires, de rester en poste encore un jour de plus. Enfin, la rumeur du retour en liberté de l’industriel qui avait brûlé ses propres usines, brisé des carrières, exploité des humains dans un rôle de héros salvateur s’était répandue parmi le peuple. Une révolte était en marche, il fallait la gérer, circonscrire un périmètre de sécurité autour du laboratoire, demander aux militaires de défendre la construction de l’arche quoiqu’il en coûte.
Quelle horreur que de finir tué par balle quelques jours avant le grand sauvetage… ou la fin du monde.
Le jour J arriva comme s’il ne pouvait plus y en avoir aucun autre. L’air était suffocant, et la planète entière ressemblait de plus en plus à une boule de charbon prête à chaque instant à s’embraser. Des tsunamis, tremblements de terre, tornades, émeutes avaient décimé une bonne partie de la population encore en vie, toute en pèlerinage pour venir au plus vite se présenter devant l’arche géante bâtie sur préconisation des Gü.
Le portail avait été porté sur une esplanade suffisamment grande pour accueillir quelques milliers de personnes. Tous étaient entassés là, et tous les autres les suivaient. De l’espace, ou du ciel tout du moins, les humains devaient en ce moment former une longue file, un gigantesque cortège.
Les consignes des Gü avaient été claires : grâce à la puissance de leur technologie, tous les humains pourraient être transportés en une seule fois, pourvu qu’ils soient en contact physique les uns avec les autres, jusqu’à ceux passant sous l’arche. Les dernières semaines avaient donc, un peu partout dans le monde, été consacrées à construire des ponts suffisamment solides pour permettre la plus importante chaîne humaine de l’histoire de la planète Terre.
Seul dans son penthouse, Kim Da-Won ouvrit la chasse d’eau des toilettes et en sortit un sac plastique hermétiquement fermé. Les espions n’étaient pas allés jusqu’à fouiller ses toilettes, quelle négligence ! Il déchira le sac pour en extraire une machine sans couvercle, ouverte sur ses fils et circuits. Un minuscule écran LCD s’alluma lorsqu’il pressa l’un des boutons.
On n’allait pas lui faire croire que les Gü étaient dépourvus de mauvaises intentions, c’était impossible. Il avait construit cette console en secret dans l’espoir d’un jour intercepter un message échangé entre extraterrestres. Il les avait suffisamment fréquentés pour reconnaître l’odeur émise par leur peau lorsqu’ils communiquaient entre eux. Ce qu’ils ne savaient pas, c’était que ces « paroles » laissaient des résidus chimiques sur la matière. Depuis deux semaines, Kim frottait discrètement des écouvillons aux meubles, au sol, aux outils, puis les cachait dans sa manche. Il horodatait minutieusement ses échantillons, avec pour seul horizon celui de parvenir à concevoir dans les temps une machine capable de les lire. Là, à califourchon sur ses toilettes, il était en passe de réussir.
Kim retourna dans son salon. On frappa à la porte.
– Merde.
Il déversa un sac rempli d’échantillons sur la table de la salle à manger, et commença à scanner les traces olfactives. Sur le minuscule écran LCD de l’appareil apparaissaient des messages sommairement déchiffrés.
« Rapide », « Hâte », « Humain ».
On tambourinait maintenant à la porte. Kim attrapa les tubes les plus récents.
« Portail », « Voyage », « Stupide ».
Stupide ? Alors que la garde présidentielle s’impatientait, et menaçait à tout moment d’enfoncer la porte, Kim saisis tous les échantillons prélevés le même jour que ce mot clé.
La porte d’entrée sauta avec ses gonds, mais Kim avait vu ce qu’il voulait. Des bribes d’idées s’étaient formées sur l’écran LCD juste avant qu’on ne l’immobilise.
– Il se cachait dans son appartement avec une machine bizarre, Madame la Présidente.
Menotté, Kim Da-Won hurlait son innocence :
– Ils veulent nous tuer, ils n’ont jamais eu l’intention de nous sauver, jamais !
Le corps de tous les Gü présents se gonfla. Leur peau se mit à vibrer plus fort que jamais. L’ambassadeur s’offusqua :
– C’est une honte, Madame la Présidente ! Nous risquons nos vies à rester ici à regarder votre départ. Et votre pair s’évertue à nous accuser sans preuve ! Le portail est fonctionnel, et vous emmènera bientôt sur votre nouveau monde.
– Putain de limaces ! Vous avez parlé de trahison entre vous ! de piège ! Je le sais !
Tous ceux présents et suffisamment proches de la scène n’avaient qu’une envie : faire taire le détenu une bonne fois pour toutes, avant que les Gü ne repartent et ne les laissent mourir. Les soldats présents tentèrent tant bien que mal de les contenir. Face à la foule, l’espace situé dans l’arceau brillait légèrement, comme la surface d’une bulle de savon.
– Vous ne pouviez faire sans attirer l’attention encore plus que nécessaire, n’est-ce pas, Kim ? s’emporta la présidente.
Puis elle s’adressa aux Gü :
– Je suis désolée, Ambassadeur… Nous allons faire taire notre ingénieur et en revenir à ce voyage.
D’un geste, elle indiqua à un militaire de bâillonner le fauteur de trouble. Chaque dérangement nécessitait de coordonner à nouveau l’humanité entière, pour que chacun soit en contact avec son voisin. Un calvaire.
Kim ne l’entendit cependant pas de cette oreille. D’un coup d’épaule, il renversa le soldat qui s’approchait de lui et, toujours menotté, courut vers le portail. C’est un Gü, cette fois, qui le plaqua au sol dans un bruit sourd.
Du sang coulait abondamment de l’arcade de Kim Da-Won quand deux miliaires le récupérèrent et le bâillonnèrent.
La tension était à son comble dans la foule. Le fait qu’en cet instant critique, l’humanité réussisse à ne pas s’entretuer relevait du miracle pour Seo Yun. Elle jeta un œil en arrière, aperçut des familles, des gens seuls de tous âges, portant du matériel, des restes de vivres s’ils en avaient encore. Quelle émotion…
– Nous allons pouvoir y aller, affirma-t-elle.
Mais les Gü, jusque là si pressés, semblaient maintenant discuter entre eux. Pas besoin de machine pour y lire de la préoccupation.
– Il y a un problème ? demanda la présidente.
– Mes pairs m’amènent une nouvelle catastrophique, j’en ai peur, annonça l’ambassadeur.
– Comment ça ?
– Beaucoup de vos artefacts sont constitués de métal…
– Oui, eh bien ?
– Comme vous le voyez, hormis l’arche elle-même, nous n’en utilisons jamais… Nos vaisseaux et nos corps sont purement organiques.
Seo Yun était horrifiée, épuisée.
– Qu’est-ce que vous êtes en train de me dire, bon sang ?
– Aucun métal ne peut être transporté par ce portail, j’en suis navré.
Sur sa chaise, Kim Da-Won n’arrêtait pas de remuer, hurlait dans son bâillon.
– PARDON ? s’emporta la présidente. Mais nos équipements ? nos armes ?
C’en fut trop pour la foule, qui explosa de colère, libéra la tension sous forme de violence. Les lunettes furent arrachées des visages, les implants sous-cutanés extraits à vif à la lame de couteau. Les gens disposant d’une prothèse quelconque furent éloignés à coups de pied, ceux assis en fauteuil repoussés, ou portés dans les bras. À la pince, des parents tentaient d’arracher des appareils dentaires à leurs enfants. Toute l’électronique portée en poche tomba sur le sol stérile, avec les armes. Certaines personnes se déshabillèrent entièrement.
Quand tout ce tri fut terminé, que le calme revint après plusieurs heures, Seo Yun pleurait. Elle le savait, d’ici au bout du monde, il y avait eu des milliers, peut-être des millions de morts. L’humanité qui allait franchir le portail pour atterrir nue sur un nouveau monde aurait une lourde mémoire à honorer, ou à oublier à tout jamais.
Sur sa chaise, épuisé, impuissant, Kim Da-Won pleurait à chaudes larmes. Quand, prise de pitié, la présidente s’approcha de lui pour lui toucher l’épaule, il s’écarta pour éviter le contact.
– Très bien, Kim. Vous mourrez ici si vous le voulez.
Elle rejoignit la foule et s’agrippa à la main d’une de ses semblables.
– Le jour du pardon est arrivé, énonça l’ambassadeur Gü avec toute la puissance dont il était capable. Le calvaire de l’humanité s’arrête ici. Profitez de votre chance pour enchanter le Nouveau Monde.
La première ligne humaine s’avança vers la pellicule irisée portée par l’arche. Un pied passa la frontière, et une lumière intense illumina successivement tous les humains jusqu’à perte de vue.
La présidente pleurait quand la lumière la gagna parmi les premières.
Dans un grand flash, elle vit la terre vierge de sa nouvelle planète, ses plantes, ses montagnes, et sentit même son air pur. Puis elle s’effondra comme une masse molle et caoutchouteuse.
Sur Terre, face au portail, la lumière s’éteignit sur une foule entière de squelettes qui tombèrent dans un cliquetis macabre et un nuage de poussière.
Kim Da-Won hurlait dans son bâillon quand l’ambassadeur Gü s’approcha de lui.
– Nous ne vous avions pas oublié, Kim. Nous attendions le bon moment pour vous mettre aux premières loges.
Sous les coups de dents incessants du détenu, qui avait fini par s’entailler la lèvre au passage, le tissu lâcha enfin.
– Le calcium… souffla-t-il, incapable d’assister au moindre phénomène sans vouloir lui donner une explication à voix haute. Le fer…
– Auriez-vous cru vos pairs suffisamment stupides pour oublier leur propre constitution ?
– Vous l’avez fait exprès… le dire à la fin ! Au pire moment ! Ordure… Pour les Sachants, ce sera un génocide !
Dans un mouvement fluide dont ils avaient le secret, le Gü se pencha sur Kim, pour se tenir à quelques centimètres à peine de son visage.
– Vous êtes la honte des espèces réputées intelligentes. Les Sachants nous ont confié l’administration de votre planète, et chargé de la récupérer avant que vous ne la fassiez exploser, vermines que vous êtes. Sans ce subterfuge, vous vous seriez entretués jusqu’à ce que ce monde soit irrécupérable. Là, sans vous, et avec nos technologies, nous avons une chance de le stabiliser… Mince, mais une chance quand même.
Dans son dos, les autres Gü chassaient les survivants : ceux qui portaient des prothèses, n’avaient pas réussi à s’en défaire, et n’étaient pas devenus fous instantanément face au spectacle. Dans les vaisseaux-cellules suspendus dans le ciel, d’autres se préparaient à venir terraformer… la Terre.
– Mais… pourquoi nous faire construire un portail ?
Amusé, l’ambassadeur rit.
– Mais le portail fonctionne ! Vos amis sont morts sur le sol de Proxima Centauri B. Il nous fallait un prétexte pour tester une téléportation si lointaine, et quelques cobayes d’une espèce inférieure.
L’humain vomit.
– Gardez donc les poches de votre curieux corps pleines, Kim. Quand vous et vos derniers camarades passerez le portail, tâchez au moins de rester digne. C’est tout ce qu’il vous reste.
Le Gü rit de bon cœur.



