Le bunker de mon père · #30/52
À douze ans, Ismaël vit seul dans le bunker du fond du jardin.
Ismaël avait beau fixer le mur du bunker depuis cinq minutes, c’était loin d’être suffisant pour raviver le moindre souvenir.
Au début, il n’avait pas pensé à marquer le défilement des jours. Il faut dire qu’il n’avait que huit ans, à l’époque. Ce n’était qu’à peu près une semaine plus tard qu’il avait commencé à tracer, sur le béton, un trait pour chaque journée. Il venait de prendre conscience de la pérennité de la situation.
Pour certains motifs, il avait dessiné sept traits, puis les avait barrés. Il était incapable aujourd’hui de se souvenir s’il devait les compter comme sept ou huit jours, car depuis, il marquait six jours d’un trait vertical, et finissait la semaine d’un trait qui les barrait tous. Et puis, il en était sûr, il avait oublié de compter certains jours, et avait dû en compter d’autres deux fois sans y faire attention. D’après ses estimations, il s’était écoulé quatre ans depuis la catastrophe. Environ.
« Pas très rigoureux », aurait dit son père, mais la rigueur ne l’avait pas empêché de mourir. Aussi, Ismaël préféra se montrer indulgent avec le petit garçon qu’il était à l’époque. À peu près quatre ans lui suffisait comme horizon. Il était grand, maintenant. Ismaël attrapa son couteau, enfila la cordelette de sa sarbacane en travers de son dos, et monta les marches du bunker. Presque arrivé à la trappe, il s’immobilisa et redescendit. Il tendit la main vers le combiné de téléphone rouge greffé à la paroi, à côté du calendrier improvisé. Il décrocha, et cala le récepteur contre son oreille. Une tonalité, limpide, continue, résonna dans le creux de son oreille. Rien pour l’instant. Il raccrocha, ramassa un seau en métal vide.
Ismaël poussa la trappe en haut de l’escalier et se retrouva au niveau du sol, dans le jardin. Le gamin se leva dans les hautes herbes, jaunies par le soleil. Un cerisier mort était dressé vers le ciel, immuable. Quelques mètres plus loin à peine, couverte de mousse et de poussière, trônait son ancienne maison, toutes vitres fendues. La maison, il l’avait parcourue en long et en large, avait vidé les tiroirs, fouillé les armoires, retrouvé et consommé la moindre nourriture. Entrant par la porte de derrière, il avança jusque dans la cuisine, faisant fuir un merle qui s’était aventuré à l’intérieur. Ismaël plaça le seau dans l’évier et le remplit d’eau, une eau qui coulait encore miraculeusement du robinet.
Le garçon n’était pas dupe : un jour, le flux jaunirait avant de s’interrompre. Cela ne lui faisait pas peur. Il avait déjà repéré des réserves d’eau en bouteille chez les Jansens et les Bauly. Les bouteilles stockées par son père dans le bunker, elles, étaient déjà consommées depuis longtemps. Ismaël souleva le seau, habitué à son poids, et entreprit de se laver dans le jardin. Il enleva ses vêtements, qu’il avait trouvés presque à sa taille dans la penderie des enfants Jansens, il y a des mois de cela. Il faisait bon et seulement quelques oiseaux accompagnaient le garçon de leur chant, et de leur présence. Curieux, ils venaient lui rendre visite, l’observer en tournant la tête, puis repartir. Une pie était même venue pincer le tube de sa sarbacane.
— T’as raison de pas te méfier, lui dit Ismaël, la faisant fuir.
Un jour, il en était sûr, il enverrait une de ses fléchettes, qu’il fabriquait en enlevant les ventouses et en y greffant des aiguilles, droit dans ce petit poulet. Si la perspective de devoir chasser et tuer un animal pour se nourrir l’avait longtemps dégoûté, terminer les réserves des maisons de la rue et celles du bunker avait fini de le convaincre de passer à l’action, tôt ou tard. Il ne se laisserait pas avoir faim. Ismaël était en train de se rhabiller quand il crut entendre un bruit. Quelque chose, quelque part, venait de s’agiter, de sortir du rythme du vent qui balaie les feuillages, ou de la gravité qui attire les objets vers le sol. Ne perdant pas une seconde, l’enfant attrapa sa sarbacane et courut vers le bunker. Il s’y faufila, descendit les marches aussi vite que possible et se jeta sur le téléphone. L’éternelle tonalité, fixe et constante, l’accueillit. Ismaël poussa un soupir de soulagement et raccrocha.
Il avait dû rêver, tout simplement. Il ressortit chercher le t-shirt qu’il avait abandonné dehors.
Ismaël avait toujours été considéré comme intelligent pour son âge. Du moins, c’est ce qu’il avait entendu ses parents dire à de nombreuses reprises. Maintenant qu’il grandissait seul, il en venait à se demander si c’était vrai, d’une part, et si cela pouvait réellement constituer un avantage dans sa situation. Peut-être aurait-il été plus simple de mourir, tout simplement. Mais papa ne l’aurait pas autorisé à mourir, il lui aurait dit de se battre. Ismaël se rappelait bien du jour de la catastrophe. C’était une journée normale, un samedi comme un autre que son père avait consacré à l’aménagement du bunker. Il y avait fait des aller-retour tout en expliquant à son fils comment fonctionnait l’abri, l’interrogeant ensuite pour vérifier qu’il retenait bien les informations. Sa mère refusait d’écouter, parlait du survivalisme de son compagnon comme d’un hobby encombrant dont elle s’était accoutumée, mais dont il fallait dispenser leur fils.
— Je vais te mettre dedans et tu vas t’entraîner à ouvrir la trappe, d’accord ?
Son père l’avait soulevé par les aisselles en grognant dans l’effort, et l’avait déposé dans l’escalier.
— Comment je vais faire ? avait demandé Ismaël, inquiet.
— Ne t’inquiète pas, l’avait rassuré son père. Tu vas pousser très fort dans une seconde, et si ça ne marche pas, je serai juste derrière. D’accord ?
Le gamin avait hoché la tête, et regardé l’ombre de la trappe se refermer, au-dessus de lui, sur le sourire de son père. Puis il n’y avait plus eu un seul bruit. Ismaël avait fait un tour sur lui-même, observé l’éclairage sobre, les étagères neutres parfaitement alignées le long des murs gris, garnies de denrées en conserve.
Ismaël avait monté une marche, poussé la trappe, n’était pas parvenu à l’ouvrir.
— Papa ? C’est trop lourd ! avait-il crié dans le bunker.
L’enfant n’avait reçu aucune réponse.
— Papa ? avait-il encore appelé.
Ismaël avait dû s’y prendre à trois reprises pour, enfin, parvenir à sortir du bunker. Quand il s’était retrouvé à l’extérieur, rien n’avait changé dans son environnement… à un détail près.
Ses parents n’étaient plus là. La tondeuse de monsieur Jansens était restée au milieu de son jardin, entre deux hauteurs de coupe qui, maintenant que tout avait repoussé, n’avait plus aucune importance. Et Ismaël n’avait plus jamais vu personne. Tout le monde avait disparu.
Ismaël préparait son expédition. Il avait piétiné l’herbe pour la coucher sur un disque de deux mètres de diamètre, créant une surface à peu près lisse où grouper son matériel. Il y avait la brouette de son père, cabossée et recouverte de taches de ciment, qu’il était enfin assez grand pour pousser, prête à contenir le reste : un peu d’eau et de nourriture, une lampe torche et des piles, une pierre à feu et un peu de combustible, une minuscule casserole de camping, trois litres d’eau, un sac de couchage et une bâche.
Ismaël n’avait pas prévu d’aller bien loin, quelques rues tout au plus. Mais il n’était encore jamais allé jusque là, se contentant de fouiller les maisons de sa propre rue. Désormais, il fallait qu’il repousse ses propres limites, qu’il atteigne des zones dont il ne se souvenait pas, qu’il avait dû franchir uniquement en voiture avec sa mère quand il était petit. Il n’avait aucune idée de ce qu’il trouverait là-bas, sa seule envie était de trouver des ressources rapidement et de revenir vite près du téléphone, à l’abri dans le bunker.
Le gamin ajouta un pied de biche dans la brouette. Il portait toujours son couteau dans la poche, et sa grande sarbacane en travers du dos. Avant de commencer à pousser pour partir, il descendit une dernière fois dans l’abri pour décrocher le combiné, et écouter la longue tonalité, claire et limpide. Puis il prit son départ.
Ismaël avait marché depuis plusieurs minutes quand il réalisa qu’il avait oublié sa boussole. Il n’en était pas un utilisateur avisé, il devait se fier au livre stocké dans l’abri et qui n’y consacrait qu’un ou deux paragraphes tout au plus. Une épreuve pour lui qui n’avait pas beaucoup progressé en lecture depuis ses huit ans. N’étant pas encore perdu, il décida de s’aventurer encore un peu plus loin, de tester une maison à partir de laquelle il était certain de pouvoir retrouver la sienne.
Pour choisir une maison à visiter, Ismaël avait ses critères. Il fallait qu’elle lui plaise, suffisamment pour lui donner envie de la visiter, mais pas assez pour qu’il s’en veuille d’en casser une vitre ou de fracturer la porte. Ensuite, il fallait qu’elle ait une silhouette agréable et moderne, pour qu’il y pénètre sans avoir peur. Les trop grandes maisons, imposantes, avaient quelque chose de trop impressionnant pour un jeune garçon, et il avait peur des personnes âgées et de leurs objets étranges. Enfin, point bonus s’il y avait eu des enfants à la maison. Tout signe de leur présence était bon à prendre : des coloriages collés aux fenêtres, les peaux fripées de vieux ballons d’anniversaires accrochés à une porte, un frisbee échoué dans une gouttière…
Ismaël parcourut encore deux rues avant de trouver la maison parfaite. Il arrêta sa brouette devant le garage, ouvert sur des vélos de différentes tailles. Des enfants avaient vécu ici.
Le gamin s’approcha des deux roues, tira sur le plus petit, à la chaîne rouillée et aux pneus dégonflés. Il n’avait jamais utilisé de vélo sans roulettes, et n’avait pas la moindre idée de comment en entretenir ou en réparer un. Derrière le petit modèle, une sorte de remorque était attachée à l’un des vélos pour adulte. Une remorque qu’Ismaël aurait pu si facilement tirer derrière lui, et pour aller plus loin, plus vite. Il fallait vraiment qu’il apprenne à en faire !
S’il était déjà convaincu de devoir ramener de l’eau, des conserves de nourriture et des piles, Ismaël ajouta maintenant à sa liste mentale un livre. Il fallait qu’il trouve un livre sur le vélo, un support qui lui expliquerait comment cela fonctionne, comment il pourrait en réparer un. Le gamin surprit une larme sur sa joue. Sa mère adorait le vélo, elle aurait sans doute pu l’aider. Mais elle n’était plus là, comme personne.
La porte du fond du garage, qui donnait sur le reste de la maison, était ouverte. Pas besoin de la fracturer. Ismaël pénétra dans le couloir et commença à visiter les pièces vides.
Les premières fois, Ismaël avait tout fait pour éviter de regarder les photos. Il s’était senti coupable de pénétrer dans l’intimité d’autres personnes, avait peur d’être envahi de tristesse s’il reconnaissait quelqu’un, ou de s’effondrer en pensant à tous ces enfants morts.
Depuis, il n’avait plus jamais croisé qui que ce soit. Le visage d’autres humains lui manquait trop, il prenait donc le temps de regarder les photos dans les cadres, d’imaginer les histoires de vie qui les accompagnaient. Il leur disait merci, aussi, quand il leur prenait des vivres ou des vêtements. Parfois à voix haute, souvent dans la tête. Cette maison-ci n’avait rien d’exceptionnel, comme beaucoup d’autres dans le coin. Mais elle avait ce que cherchait Ismaël : des placards sous l’évier remplis de conserves de nourriture. Le gamin fit deux aller-retour jusqu’à sa brouette pour la remplir. Il trouva aussi des piles, mais la moitié étaient gonflées, et les autres avaient suinté de produit chimique. Il faudrait s’adonner à une autre visite.
Debout sur une chaise à la cuisine, Ismaël referma un placard sur une pile d’assiettes qui ne l’intéressait pas. Un bruit attira son attention. Ou plutôt, l’absence de bruit. Pendant une seconde, tout était devenu parfaitement silencieux. Ismaël descendit de la chaise. Les oiseaux s’étaient remis à chanter, au loin, le vent à faire grincer la toiture de la maison.
Le gamin repéra un objet sur le comptoir de la cuisine. Un objet rectangulaire et allongé, globalement noir, surmonté d’une longue baguette argentée. Ismaël tendit le bras et, d’une main tremblante, alluma le poste radio. Une diode s’alluma, témoin de la présence d’encore un peu de jus dans les piles qui devaient être encastrées à l’intérieur. Un bruit de friture constant envahit la pièce. C’était comme si le poste se raclait la gorge en continu, comme s’il soufflait sur des braises sans jamais s’arrêter.
Ismaël restait figé, les yeux braqués sur le poste et son grondement. Combien de temps fallait-il attendre avant de cesser de s’inquiéter ?
— Ne t’inquiète pas, avait dit son père, la main sur la trappe ouverte. Tu vas pousser très fort dans une seconde, et si ça ne marche pas, je serai juste derrière. D’accord ?
Ismaël revit le gamin qu’il était hocher la tête, puis faire un tour sur lui-même et observer son environnement. Le silence du bunker était dérangé par un bourdonnement. Avant de pousser la trappe, avant d’appeler son père parce qu’il n’y arrivait pas et de découvrir la catastrophe, Ismaël était descendu jusqu’au combiné de téléphone rouge. Il avait décroché, porté le récepteur à son oreille. Il avait découvert non pas une tonalité unique et continue, mais un son déformé, haché par des perturbations fortes. C’était comme si la note douce du téléphone se faisait dévorer… jusqu’à ce qu’elle revienne à la normale, à l’inverse du monde.
Dans la cuisine de la maison vide, le bourdonnement de la radio restait stable. Ismaël tendit le bras pour éteindre le poste, mais s’arrêta à un centimètre de l’interrupteur. Le haut-parleur commença à crachoter, à rugir comme un fauve prêt à se jeter sur une proie.
Ismaël eut un mouvement de recul.
La catastrophe se reproduisait. Quoi que ce soit qui ait enlevé les humains de la Terre était de retour. Le gamin quitta la cuisine en courant, et se réfugia dans le garage. Il sauta pour en attraper la porte et la faire descendre dans un grand bruit de grincement.
Dans le noir presque total, Ismaël se saisit de sa sarbacane, sortit son couteau de sa poche, et s’assit dans le fond du garage, face à la porte. Un rai de lumière passait en dessous, dessinait la frontière le séparant du monde, de l’autre côté. Une frontière si mince et si fragile en comparaison du bunker.
Mais il n’était plus l’enfant d’il y a quatre ans. Il était armé et déterminé, prêt à rejoindre l’abri à tout prix. Ismaël pouvait sentir les vibrations d’un pas lourd contre le sol. Une ombre s’approcha de la porte, interrompant bientôt, d’un mouvement lent, le tarit de lumière.
Ismaël serra les doigts autour de son couteau.
Dans la cuisine, le poste radio continuait de hurler.



