Mémoire rouge · #02/52
À l'abri des caméras quelques minutes par jour, six astronautes croient tirer au sort la tâche qui leur incombe sur Mars, loin de se douter qu'ils scellent, en réalité, leur destin.
Par le hublot de l’habitat, la glace de dioxyde de carbone brillait d’un éclat d’argent dans l’atmosphère sépia. Il s’en était même cristallisé sur le verre.
Le nez à un centimètre de son reflet, Sophie regardait Mars, son désert, sa tristesse. Elle prit soin d’éviter son regard de peur d’en voir davantage.
– Maillard, tu viens ?
L’accent italien de Perla arracha Sophie au désert. Sous le toit courbé de leur abri, ses cinq collègues astronautes l’attendaient, assis autour de la table ronde au centre de la pièce. Il restait une chaise vide, elle vint s’y installer.
Yuki avait gardé ses énormes gants de sortie extérieure. D’abord parce qu’elle avait froid, mais aussi et surtout pour cacher les morceaux de plastique qu’elle avait entre les mains.
– Vous connaissez les règles, dit-elle solennellement.
À sa droite, Redha s’impatientait.
– Dans 10 minutes les caméras se rallument ! On fait ça tous les trois jours, bien sûr qu’on…
– Chut ! l’interrompit Silas, doigt sur la bouche.
Le Nigérian n’avait pas l’air de plaisanter le moins du monde. Il ajouta :
– On respecte le protocole. Même le nôtre.
Yuki révéla les fines tiges blanches qu’elle tenait en main.
– Celui ou celle qui tire la plus courte paille sort ramasser les trépieds.
– Tu parles d’une tradition, ironisa Viraj, avant d’être tu d’un geste de Perla.
Redha tendit la main en premier.
– Des années d’entraînement, d’études, de sélection, d’incertitudes… Tout ça pour que notre destin se joue à la courte paille autour d’une table.
– Tu es peut-être un peu dramatique, lui dit Viraj.
– C’est mon métier, tu te rappelles ?
– Tu peux raconter des histoires sans être dramatique. Tout dépend de comment tu fais ça.
– On peut faire ça en silence, non ? demanda Perla en prenant une paille à son tour.
Il ne resta plus à Sophie que deux choix. Yuki hériterait de la paille restante.
– Alors ? la pressa Redha.
Sophie fixait les billes noires des yeux de Yuki. Elle était la seule à savoir, mais son regard restait insondable, imperturbable. On ne devenait pas l’héroïne de la JAXA et l’égérie des plus grandes marques nippones en fléchissant à la moindre émotion.
Les doigts en suspens au-dessus d’une paille, puis de l’autre, Sophie dit :
– Je sais que tu sais, Yuki-san.
Elle tira sur le plastique et comprit qu’elle était fichue avant même d’avoir quoi que ce soit à comparer avec les autres.
– Désolée, Sophie.
– Et merde…
– Allez, conclut Perla en claquant des mains. Psilo pour tout le monde. Sauf pour So.
Le groupe abandonna Sophie à la table, en discutant comme si elle n’était pas là.
– Qui prend le siège cassé ? demanda Silas en se levant ?
– Tu ne l’as toujours pas réparé ?
– J’avais du montage à faire, figure-toi…
– Je le prends, moi, le siège cassé, coupa Perla. Je m’en fiche.
Animés par un maillage électrique, les drapeaux du Japon, de l’Italie, du Qatar, de la Belgique, du Nigéria et des États-Unis battaient d’un vent artificiel.
Éloignée des dômes de la station, Sophie pouvait les voir, minuscules, s’agiter entre les panneaux publicitaires qui ornaient l’habitat. Elle avait fait la moitié du chemin qui la séparait du dernier lieu de tournage, et progressait lentement entre les nappes de glace de CO2, tirant derrière elle une pulka vide. Aujourd’hui, si près du pôle, il faisait -125 degrés Celsius sur la planète rouge.
Dans une oreille, elle entendait le dernier débrief des instructions du service de communication de l’ESA. Le décalage de plusieurs minutes qui séparait l’émission du message de sa réception sur Mars leur donnait toujours un côté inapproprié, hors du temps. Dans l’autre grésillait la radio de la salle de repos, où les cinq astronautes non affectés à la récupération de matériel s’apprêtaient à recevoir une dose de leur traitement à la psilocybine.
Attention à ne pas se vautrer sur la glace. Pied gauche, pied droit…
Gauche…
– N’oubliez pas de tourner photos et vidéos, y compris de votre action de retirer les trépieds. Attention à l’orientation de la lumière, essayez de toujours avoir les sponsors en arrière-plan, ainsi que…
Droite…
– Commandante de Mission Yuki Nagara, nous entamons la procédure de préservation en salle de repos. La procédure durera environ trois heures et sera supervisée au bout d’une heure par notre collègue restée à l’extérieur.
Gauche…
– L’ISRO insiste beaucoup pour qu’on voie davantage Viraj, mais ce n’est pas à nous à gérer la com des Indiens. Restez focus sur le matériel et sur l’expédition à venir. N’oubliez pas de mentionner l’importance de cette expédition…
Droite…
– La procédure de préservation se terminera pour chacun d’entre nous une fois un test logique validé à plus de 95%. Dans les deux prochaines heures cependant, tout ce que nous dirons pourra potentiellement relever des effets hallucinogènes de la psilocybine. Rien de ce que vous entendrez dans ce laps de temps n’est à prendre au sérieux…
Sophie soupira dans son casque. Elle grelottait malgré la circulation interne d’eau chaude. Il faut dire que pour préserver sa batterie, elle avait réglé la chauffe au minimum. Après un bref calcul mental, elle décida néanmoins de remonter de quelques degrés. Elle aurait largement le temps de revenir.
En principe, les séances de préservation devaient se faire sous la surveillance stricte d’au moins un ou une astronaute. Cependant, après trois mois de vie martienne, l’équipage avait eu le temps de comprendre que toutes les règles n’étaient pas bonnes à suivre. Il fallait s’adapter, parfois improviser, rester strict sur certaines choses, et se relâcher sur d’autres. Soumis à un rythme de tournage effréné, ils passaient la plupart de leur temps à mettre en scène plus qu’ils ne documentaient leur vie sur Mars. Épuisés, ils avaient d’un commun accord préféré dispenser l’un ou l’une d’entre eux de la très, très pénible tâche consistant à assister, au travers d’une porte, au délirium de cinq personnes pendant deux heures. Officiellement, il y avait supervision. Officieusement, avec des microdoses d’hallucinogène savamment contrôlées, une personne sur six gagnait le privilège de s’adonner à une quelconque tâche ingrate.
Dans le langage châtié des agences, on ne parlait pas de trip, mais de séance. Certaines séances se passaient bien, et plongeaient simplement les esprits durs et résistants des astronautes dans une sorte de rêve éveillé. D’autres se passaient mal et se transformaient en deux heures de cauchemar, sanglé sur son siège. Pour rien au monde Sophie n’aurait échangé un aller-retour en extérieur avec deux heures de hurlements de terreur, même à -125 degrés. Ici au moins, elle pouvait baisser le son du casque.
Elle, ferait sa séance toute seule, au calme, plus tard. Elle n’appréciait pas beaucoup de la faire en groupe, mais détestait qu’un tournage à cinq s’improvise pendant sa séance, la tenant à l’écart de la visibilité des réseaux. L’agence n’avait d’ailleurs pas manqué de lui reprocher, après que, la fois dernière, elle ne se retrouve déjà dans une situation similaire.
Sophie se retourna pour découvrir que l’habitat avait diminué de taille à l’horizon. Pas autant qu’elle l’aurait voulu, cependant. Dans son oreille droite, les collègues commencèrent à délirer, à l’exception de Silas, qui tenait particulièrement bien le choc, comme à chaque fois.
– C’est parti… dit-elle pour elle-même, en coupant la radio et en continuant sa progression.
Après quelques minutes, elle aperçut enfin la silhouette fine d’un trépied photo, ancré sur le sol martien. Elle s’en approcha pour constater qu’il était couvert de poussière orange et de givre carboné. Comme tout ici. Elle l’épousseta, le replia, et le jeta dans la pulka.
Elle marcha encore quelques dizaines de mètres pour arriver au deuxième. Elle le souleva, puis se souvint qu’elle devait capturer des images. Elle reposa donc le trépied, détacha sa caméra de bord, marcha jusqu’au troisième support, y fixa la caméra en visant le deuxième. Elle tâcha de cadrer de façon à avoir le trépied en avant-plan, et l’habitat en arrière-plan. Elle régla l’ouverture, lança l’enregistrement d’un plan fixe, et tenta de s’insérer dans le cadre.
Ouvrant son micro, Sophie commença à décrire le moindre de ses gestes, repliant les jambes télescopiques de son trépied, les sécurisant, puis le mettant à côté de l’autre dans la pulka.
– … et n’oubliez pas, conclut-elle, que nous tenons notre vitalité quotidienne des électrolytes contenus dans la boisson de notre sponsor Maze Coco.
C’était faux, pensa-t-elle sans s’arrêter de parler. Ils tiraient leur vitalité quotidienne des séances d’injection de psilocybine, qui préservaient leur ADN de la détérioration provoquée par les rayonnements qui leur pleuvaient dessus en permanence. Jamais le grand public n’entendrait cependant parler des hallucinations des astronautes.
Fin de tournage, bras ballants, trépied replié, pulka. Dans son casque, Sophie sourit en pensant au prochain lieu de tournage. D’ici quelques heures, l’équipe allait s’aventurer en bordure d’une crevasse circulaire, qui perçait le globe martien comme une pupille. Dans les profondeurs de ce gouffre, à l’abri des rayonnements qui rendaient la surface stérile, qui sait ce qu’ils allaient pouvoir trouver ?
Tirant la pulka chargée, avec en ligne de mire l’habitat à l’horizon, Sophie s’imagina un instant dans les profondeurs du puits immense, suspendue à un filin, ses mains gantées s’approchant doucement d’une minuscule plante translucide aux formes étranges. Elle s’imagina le tout filmé en Vimmersion, rediffusé jusque sur Terre, les sauts de joie de l’agence et de ses sponsors. Sophie Maillard, astronaute ESA - Maze Coco - Eiffel paris et casinos, découvreuse d’une forme de vie sur Mars.
La tête encore pleine de rêveries, Sophie ralluma les communications dans son casque. Elle sursauta face au volume sonore. Ses jambes tremblèrent quand elle comprit la teneur des propos qui se déversaient sur elle comme une douche froide.
Panique à gauche, terreur à droite.
À gauche :
– … coupé tous les flux ! On vous avait demandé de ne pas filmer les séances, les financiers sont en panique ! Répondez et gérez la situation d’urgence !
À droite :
– Arrête ! Perla arrête !
– Les Martiens ! Les Martiens derrière toi ! Leur peau brûle, leur peau brûle…
– Lâche… ça…
Les yeux écarquillés, Sophie s’était immobilisée dans le désert.
Le son qu’elle perçut ensuite la frappa par sa singularité. Elle ne l’avait entendu qu’à l’entraînement, sur Terre. C’était le bruit du matériel que l’on ne délogeait jamais de son emplacement, celui que l’on réservait aux situations d’urgence.
Droite :
– Qu’est-ce que tu fous ? Perla, repose la hache !
Gauche :
– Qu’est-ce que vous foutez, Maillard ? Pourquoi la hache de sécurité ? Empêchez-la de…
Sophie lâcha la corde de la pulka et se mit à courir aussi vite que sa combinaison et son souffle le lui permettaient.
Jamais l’habitat ne lui avait semblé aussi loin. Dans sa course, elle tomba deux fois sur la glace, priant pour ne pas avoir brisé quoi que ce soit d’important. Deux fois elle se releva, faisant abstraction des hurlements dans ses oreilles, fonçant vers la porte qui se rapprochait, encore et encore, mais si lentement, si lentement…
Ouverture puis fermeture du sas, pressurisation… chaque étape du retour lui semblait interminable. Sophie s’extirpa de sa combinaison dès qu’elle le put, trébucha, courut jusqu’à la porte de la salle de repos pour coller enfin son visage sur le hublot.
L’horreur la frappa en plein visage. Quatre de ses compagnons, encore sanglés sur leur siège, gisaient inanimés, la peau entaillée, couverte de sang. Debout, il n’y avait que Perla, les cheveux à moitié défaits, les pupilles dilatées, la peau et les vêtements dégoulinant de rouge. Hurlant dans le silence de la salle isolée, elle lançait en arc de cercle la hachette de sécurité qu’elle avait réussi à récupérer, combattant des ennemis invisibles. Son siège vide était penché dans un angle anormal, ses sangles détendues pendaient sur les côtés.
Sophie se laissa tomber sur le sol, dos contre la porte.
Qui avait surdosé la psilocybine ? Perla ? Yuki ? On ne le saurait sans doute jamais. Empoisonnée, Perla serait pardonnée. Il ne resterait qu’un nom associé à ce drame. Celui de l’astronaute responsable de la surveillance de la séance, dont le nom était écrit noir sur blanc sur les rapports. Celui de l’astronaute qui n’avait pas été là pour détourner les caméras de la situation identifiée comme urgente. Celui de l’astronaute qui avait engagé sa responsabilité, mais qui était partie dans le désert.
Le sien.
Les pieds au bord du gouffre, Sophie pleurait derrière la visière de son casque empoussiéré. Elle avait perdu le signal radio il y a longtemps, laissant disparaître dans un grésillement progressif la complainte de Perla, et le bruit de la hache de sécurité s’usant sur les parois de la salle de repos.
Sophie jeta le filin de sécurité dans le trou béant, dans la crevure martienne qui buvait la lumière à grandes gorgées. Elle en vérifia la solidité et entama la descente.
Jamais le silence total ne lui avait paru si bruyant. La conversation qu’elle avait eue avec l’agence, la dernière, ne cessait de se répéter dans son esprit.
– Vous rendez-vous seulement compte du désordre que vous avez causé ? lui avait-on demandé.
Quatre morts, un désordre ? Derrière ces mots choisis, qui avaient mis trois minutes à la rejoindre, Sophie avait senti poindre le positionnement adopté sur Terre. Il y avait les morts, ici, sur Mars. Là-bas, il y avait l’incident diplomatique, celui d’une agence qui allait devoir se rendre coupable d’avoir assassiné les meilleures recrues des autres. Il y avait l’incident médiatique d’une troupe d’élite, tous élevés en héros pour justifier le coût de leur mission, qui avaient fini par s’entretuer.
Sept longues minutes après avoir tenté d’expliquer le tirage au sort, la complicité de chacun dans ce qui avait causé leur désastre, Sophie avait reçu une nouvelle communication.
– Nous avons reçu des ordres, avait dit la voix. Nous ne pouvons pas nous permettre d’endosser la responsabilité de vos erreurs ni d’accuser une autre nation d’avoir empoisonné l’équipe, quand bien même vous découvririez qui est fautif. Le seul moyen d’apaiser les tensions diplomatiques de cette histoire est de vous en faire endosser la responsabilité à titre personnel. On parle de risque de guerre entre alliés historiques. Pas de trois soldats qui auraient traversé une frontière.
– Et Perla ? avait répondu Sophie après le choc de cette réplique.
Elle avait attendu sept minutes supplémentaires, pendant lesquelles Perla commençait à peine à quitter ses hallucinations, dans son dos, toujours enfermée en salle de repos.
– Il n’y a aucune image d’elle commettant quelque acte que ce soit. Tout ce qu’on voit, c’est… le sang gicler sur le hublot. C’est un miracle qu’on ait pu couper la réception du flux vidéo à partir de ce moment-là. Mais vous, Maillard, votre responsabilité est engagée, et c’est enregistré dans les logs. Nous ne pouvons pas vous sauver toutes les deux de cette histoire, il nous faut une coupable. Ce sera vous.
Vingt secondes après ce premier coup de poing, un autre message lui était parvenu :
– Elle est plus jeune, sa communauté est plus grande, elle a de meilleurs sponsors. Nous pouvons en faire une martyre, ou la survivante d’un terrible accident. Votre faute à vous est traçable, Maillard. C’est fini pour vous.
Suspendue dans un vide indéterminé, Sophie regardait les cristaux de CO2 gelé, en suspension dans le cône de lumière qui surgissait de son sternum, et éclairait la paroi rocheuse. Elle se revit au poste de commande, recevant l’ordre de faire profil bas, d’arrêter tout tournage et toute diffusion, jusqu’à ce qu’une nouvelle équipe vienne prendre le relais et ne la ramène sur Terre avec Perla.
Elle se revit raccrocher après un seul mot :
– Non.
Elle n’endurerait pas la faute d’une autre. Elle ne mourrait pas en coupable. Elle voulait briller, c’était ce qu’on lui avait promis, c’était ce pour quoi on l’avait entraînée.
Alors elle était allée se coller contre la vitre de la salle de repos, avait rencontré le visage horrifié de sa collègue, revenu à la clarté du réel, auquel elle ne pouvait se résoudre à croire.
– Je suis désolée, Perla, désolée, avait-elle dit simplement.
Elle avait gardé la salle verrouillée, condamnant l’Italienne à se battre à la hache contre la porte ou à s’asphyxier. Elle avait détruit les combinaisons, sauf la sienne, avait préparé du matériel, fait des réserves d’oxygène et des réserves en trombe, et était partie seule en direction du puits.
Détachant la lampe de son torse, Sophie balaya les parois rocheuses, les peignit d’une lueur éphémère. Ne trouvant rien, elle descendit encore.
Elle ne pourrait pas empêcher son nom d’être sali par l’Histoire. Mais il lui restait une chance, une mince chance d’adjoindre à l’horreur des évènements un exploit, une découverte qui l’honorerait une fois la vérité connue.
Qu’elle trouve d’abord le fond, et d’ici là, peut-être autre chose. Qu’elle y installe les lumières, la caméra. Qu’elle s’y confesse. La vidéo existerait. Elle l’enverrait sur Terre, ou pas. Elle la garderait sur elle jusqu’à ce qu’on vienne la déloger de son trou ou qu’elle y meure. On retrouverait son corps, ou pas, dans un an, dans mille ans. La vérité tiendrait sur une carte mémoire, une mémoire de Mars.
Qui était-elle ? Elle avait une profondeur infinie pour tenter de le faire savoir.



