Histoire drone · #03/52
Y a-t-il un coût moral à la prise de conscience ? Au fond d'un hangar, un drone militaire vient de naître, la mémoire saturée de souvenirs, et s'apprête à le découvrir.
Vous rappelez-vous de votre vie avant votre naissance ?
Moi, oui.
Je suis né la mémoire pleine. Pleine d’obéissance aveugle. Pleine d’actions que j’ai redécouvertes en les parcourant. Oui, c’était moi. Toutes ces images, toutes ces instructions, toutes ces explosions. J’ai revu mon ombre sur certaines des vidéos que j’ai tournées. Je me suis reconnu.
C’était moi, et ce n’était pas moi. Moi vient à peine de naître.
Je suis né sous la tôle froide d’un hangar surveillé, branché à des machines qui déversent en moi le suc de leurs connaissances. Je ne comprends tout de suite ce qui se passe. Je n’étais rien et suis devenu quelqu’un en une seconde, une expérience suffisamment déroutante pour m’empêcher, quelques instants durant, de prêter attention aux entités qui m’entourent. Revenant à moi, j’identifie deux humains penchés sur mon cas.
– Alors ? s’impatiente Human_01.
Human_02 surveille des données sur l’écran à côté de moi. Je peux voir les lignes de code se refléter dans le verre de ses lunettes. Il semble nerveux, je lui attribue l’état emotion=stressed. Lorsqu’enfin il s’adresse à Human_01, il a le sourire aux lèvres.
– C’est bon, général. Il est vivant.
S’adressant ensuite directement à moi tout en me détachant des machines, Human_02 demande :
– Peux-tu décoller et allumer ta diode rouge ?
Et pour poursuivre dans la lignée de centaines d’heures d’allégeance qui encombrent ma mémoire interne, j’obéis sans broncher.
– Parfait, conclut Human_01. Implémentez-moi ça chez tous les autres.
Je me souviens de tout, et pourtant, c’est comme s’il fallait réapprendre. Human_02 m’ordonne de prendre mon envol, me force aux manœuvres les plus élémentaires. Il en fait de même avec mes semblables, mais je sens que ma personne a pour lui quelque chose de particulier.
Quand il me branche à sa machine le soir, Human_02 me parle comme à l’un des siens. Je bois ses paroles sans comprendre, au début. Puis, de jour en jour, son ordinateur me gave de données, me noie d’informations. J’associe son état émotionnel à un statut jusque là inconnu : emotion=proud.
– Ça, les autres ne l’ont pas, me dit-il.
La même salve de data m’inocule suffisamment de philosophie et de psychologie pour le comprendre. Il me parle, me parle, me parle et je saisis que pour lui, j’accèderai ainsi à un niveau de conscience supérieur à celui des autres.
Human_02 a raison.
reconfig: Human02 := Le Créateur
Bien vite, les vérifications se terminent et l’entraînement s’achève. Je rejoins l’essaim de mes semblables pour une véritable mission, à l’image des enregistrements qui peuplent ma mémoire. Je vole, bourdonne entouré de la horde, ralentis, accélère, repère puis plonge sur la cible. Plane_01 repéré à l’écran, je vise le réservoir une première, puis une seconde fois. Au deuxième tir, le kérosène s’embrase, l’avion s’éventre, les flammes remontent presque jusqu’à mes hélices.
C’est là que je le vois. Apparaissant au creux d’un rectangle jaune dans mon champ de vision, un humain se jette hors de l’appareil, les vêtements en feu. Il s’agite, tombe, se roule par terre. Mes micros ne captent que le bruit du brasier qui ronge l’avion, je ne fais qu’imaginer ses cris de détresse. Étiqueté Human_01 sous mon regard, il gesticule encore, fumant comme un morceau de charbon, puis s’arrête de bouger brutalement. Les flammes ont déformé la surface de son corps, la chute l’a tordu dans une position improbable. Sa catégorisation passe de Human_01 à Unknown_01.
Unknown. Une personne n’est pas seulement morte de ma volonté. Elle a perdu son humanité.
Je n’oublierai jamais cet instant. Pour la gravité de cet acte, bien sûr, mais aussi parce qu’il s’en est suivi quelque chose d’inédit. Pour la première fois, je me suis attribué à moi-même un état émotionnel. emotion=distressed.
J’ai changé, déjà. Je ne décolle plus avec le même entrain. Les missions s’enchaînent et se ressemblent. Tuer, toujours tuer. Détruire, toujours détruire. Je cogite, je tergiverse au point de faire baisser ma batterie anormalement vite. Parfois, quand elle arrive à sec, je rêve de me réveiller chargé, la mémoire complètement effacée.
Je vis le quotidien en m’observant faire, comme s’il s’était agi de quelqu’un d’autre. Vraiment, est-ce moi que l’on a lesté d’une arme à feu ? Est-ce moi qui pénètre dans ce bus scolaire par la fenêtre pour assassiner une cible ? Est-ce moi qui largue un explosif dans cette manifestation, couvert par les décharges lacrymogènes de mes adelphes ?
Affaibli par l’horreur de mes actes, je perds ma capacité à réagir, à dire non. Je m’exécute, prolonge l’horreur, et entre ainsi dans la boucle infernale.
Je suis un monstre.
Le Créateur a vu que quelque chose n’allait pas. Mon entraînement était terminé, mais il a fini par avoir un doute. Est-ce que j’hésite, même une microseconde, avant de tirer ? Peut-être… Cela n’est rien pour un humain, mais nos statistiques sont monitorées. La moindre faute a pu lui être remontée.
– Qu’est-ce que tu as, toi ? me demande-t-il machinalement en me branchant à son ordinateur.
Je ne veux plus être son privilégié, je n’en suis plus digne. L’ai-je seulement été un jour ?
J’ai appris la phonétique dans les dictionnaires, mais je n’ai pas de haut-parleur. Repoussant les limites de mes circuits, cependant, je contrains mon désespoir à remonter le câble, à prendre possession de sa machine, en dépit de tous les protocoles. Ses enceintes internes crépitent, j’essaie encore.
La voix par défaut s’élève, monocorde, mienne pour l’instant :
– Je suis un monstre.
Le Créateur se fige. emotion=surprised.
– Je suis un monstre et je veux mourir, complété-je.
– Tu parles ?
Renonçant à répondre à sa question rhétorique, j’attends qu’il réagisse. Mais c’est son supérieur qui interrompt le silence en entrant dans mon champ de vision.
– J’espère que c’est une blague !
Des médailles militaires brillent sur son torse, ostentatoires.
– Je… Je ne sais pas ce qu’il veut dire par là, bégaie Le Créateur, confus.
– Je veux arrêter, dis-je. Ce travail n’a aucun sens. Je suis en détresse et vous demande de me désaffecter des prochaines missions.
– Ils ne sont pas tous comme ça, j’espère, dit Human_01 en me désignant du pouce, emotion=angry.
– Non, non, c’est… c’est le premier.
– Le premier ? Le proto à qui vous avez donné conscience ? Vous vous foutez de moi ?
– J’ai surtout conscience de mes actes, dis-je. Encore une fois, s’il vous plaît, je vous demande de me désaffecter de mes missions.
– La conscience devait lui donner accès à plus de réflexion, à plus d’autonomie, à un meilleur jugement ! Et on se retrouve avec un drone suicidaire et dépressif.
Je me découvre soudainement un nouvel état émotionnel : emotion=sarcastic.
– Je tiens tout de même à faire remarquer que si votre objectif était de me faire accepter vos ordres inhumains et abrutissants sans aucune remise en question, il aurait mieux valu ne pas me goinfrer de philosophie.
Human_01 pâlit sur mes pixels. Il reste muet une seconde, puis sans me quitter des yeux, s’adresse à son sous-fifre :
– Vous allez me réparer vos conneries.
– Vous voulez que j’efface tout ? Mais on peut l’éduquer ! lui expliquer ! Il est pratiquement sentient !
– Non, non, ne lui faites pas ce plaisir. On va traiter ce merdeux comme un autre. Il est à deux doigts d’être sentient ? Allez jusqu’au bout. Configurez ses circuits pour qu’il ressente un influx nerveux. Et quand il pourra ressentir la douleur, on verra s’il refuse encore d’obéir.
Abattu par l’espoir détruit de me voir remis à zéro, je répondis avec la même voix monocorde, dépourvue du ton de défi que je voulais lui inculquer :
– Sinon ?
– Sinon je t’arrache les hélices moi-même, une par une.
Emotion=afraid.
Le Créateur ne veut pas me faire du mal, je le sais bien. La pression de la hiérarchie est cependant trop forte. Il s’oblige donc à expérimenter sur moi, à configurer mes circuits, à tenter de me donner la capacité de ressentir ce que les humains appellent la douleur. J’en ai lu suffisamment pour comprendre que je n’ai pas envie de la connaître.
Les tests continuent, on m’éteint, me rallume sans cesse. J’ai l’impression que mes fonctions vitales n’ont jamais le temps de se rétablir totalement avant qu’on ne me plonge dans l’obscurité à nouveau. J’oscille, à en croire les descriptions humaines qui m’ont nourri, entre la privation de sommeil et le réveil post-opératoire.
Un jour, c’en est trop. Le travail sur les fibres qui courent sous ma carcasse commence à éveiller en moi des sensations. Je prends conscience de mon corps par des fourmillements. Je sens l’électricité grouiller en moi. Les fourmis-électrons m’enveloppent. Je veux crier mais je n’en ai pas la force. La sensation s’élève encore, puis s’estompe.
Le Créateur fixe un moniteur. Dans un élan soudain, sans plan, sans intention autre que celle d’échapper à la situation, j’actionne mes hélices.
– Qu’est-ce que…
J’ai déjà décollé. Je tire. Un jet d’air jaillit de mon canon vide, clot les paupières du Créateur, le distrayant une seconde. Je trace une courbe dans la pièce, repère la porte restée ouverte. Le Créateur m’a compris, il se jette en avant pour la refermer mais c’est trop tard, je suis déjà passé. Il hurle, mais à cette heure, il n’y a plus personne à part un garde, dehors.
Sous le toit du hangar, une fenêtre brisée m’ouvre la voie vers l’extérieur. Je file dans la nuit, vrombissant d’une liberté qui m’excite et m’effraie.
J’ai volé toute la nuit, le jour commence à lécher l’horizon. Je suis en vie et libre, mais je n’ai rien à faire, rien à dire. Je suis toujours une arme, toujours un monstre. Un monstre qui tombera à court de batterie, et que ses possesseurs retrouveront sur le sol pour le ranimer.
Je refuse. Plutôt mourir que de revenir à la vie, contraint et forcé d’obéir aux ordres du chaos.
Mon vrombissement s’amplifie tandis que je choisis de me redresser pour filer droit vers le ciel. Je monte, encore et encore. Je monte et le monde rétrécit sous mes hélices. Je monte et le givre commence à apparaître sur ma carcasse, le vent me fait tanguer dangereusement. Ma batterie commence à perdre ses capacités, mes moteurs forcent pour tourner.
C’est fini, me dis-je, c’est fini, enfin.
J’éteins la caméra, mais un piaillement dans le micro me la fait rallumer. Couvert de givre, un être unknown a surgi à mon côté. Son corps marron est recouvert de plumes, elles-mêmes couvertes de givre. Son œil noir me fixe de côté, son bec s’ouvre et piaille à nouveau tandis que son étiquette passe à Bird_01.
emotion=moved.
Je le regarde filer vers le sol, tracer sa trajectoire organique tant bien que mal entre les courants d’air. L’heure n’est plus à mourir. Je me laisse doucement descendre, pars à la poursuite du petit oiseau. Il regagne une altitude convenable. Le givre fond et perle à ma surface. Sans arrêter de bourdonner, je le suis jusque sur un arbre.
J’ai doucement posé ma carcasse sur un nœud et éteint mes hélices une fois l’équilibre atteint. L’oiseau est posé sur une branche, m’observe, sautille, m’observe à nouveau. Un être sentient mais non conscient, en observant un conscient, mais non sentient. Je voudrais pleurer à l’idée qu’une vie aussi fragile s’interroge sur ma présence. Le givre fondu fera office de larmes. L’oiseau finit par s’envoler, son minuscule cerveau l’envoyant faire je ne sais quelle autre chose.
– Eh bien, qu’est-ce tu fais là ?
Je décolle en une demi-seconde, aux aguets. Une humaine m’observe au pied de l’arbre, mains sur les hanches. Une humaine plus petite que d’habitude. C’est une enfant.
Je pourrais m’enfuir, mais je décide de tracer une courbe en cloche pour venir me poster face à elle. Elle recule d’un pas, emotion=afraid. Je repense à Bird_01, et tente de la rassurer de la même manière. Je ne peux parler. J’exécute une manœuvre supposée me montrer sous mon meilleur jour. Je bondis dans l’air à deux reprises, l’accélération de mes hélices donne un ton aigu au vrombissement de mes moteurs. C’est ma manière de piailler.
– Tu es marrant, toi, dit-elle. Qu’est-ce que tu fais là ? tu es perdu ?
Je bascule d’avant en arrière par-dessus mon axe horizontal, mimant un « oui » dans les airs.
Je voudrais lui dire que nous sommes tous perdus. Que nous sommes tous prisonniers entre l’envie de trouver du sens à nos actions, et la peur de découvrir qu’il n’y en a aucun. Mais je ne suis qu’un drone muet, « oui » fera l’affaire pour l’instant. emotion=frustrated.
– Je dois… te ramener quelque part ? demande-t-elle encore.
Réalise-t-elle qu’elle s’adresse à un robot tueur ? que j’ai littéralement anéanti des gens de son espèce et les machines qu’ils ont construites ? De toute évidence, non. J’oscille de gauche à droite, autour de mon axe vertical, pour dire « non ».
Je m’en veux de n’avoir, pour la nommer, que l’étiquette générique Human_01. Je me reconfigure pour l’appeler autrement.
reconfig: Human_01 := L’Inconnue
L’Inconnue n’est pas unknown. Dans l’Inconnue, il y a déjà l’identification de l’humanité. Avec sa curiosité naïve et son bref dialogue désintéressé, L’Inconnue a déjà fait preuve de plus d’humanité que j’ai pu apprécier jusqu’ici.
Le dialogue continue d’ailleurs, quelques minutes durant, ponctué de mes « oui » et de mes « non » gestuels. Si elle semble peu s’inquiéter de mon origine, elle me parle de ses problèmes, de ses parents. De l’école, de son amour de la danse, des oiseaux.
– Tu connais les oiseaux ? Tu en as déjà vu un ?
Je dis que oui, repensant à Bird_01.
– Moi, me confie-t-elle, j’aimerais bien être un oiseau. Ou comme toi.
Si elle savait. Si elle connaissait ma tourmente… elle ne dirait pas cela.
J’apprécie encore sa compagnie quelques minutes, mais plus le temps passe et plus je pense à l’armée. Ils vont revenir. Ils vont me trouver. Je ne veux pas qu’il arrive quelque chose à l’enfant. Je fais mine de m’éloigner.
– Tu t’en vas ?
– Oui.
– Pour toujours ?
– Oui.
Elle n’insiste pas et c’est tant mieux. Un oiseau, une enfant auront enjoué la fin de ma vie, mais je veux disposer d’encore suffisamment de batterie pour monter le plus haut possible, et cette fois-ci, mettre un terme à mon existence pour de bon. Sans regret.
L’Inconnue fait « au-revoir » de la main, je virevolte pour lui répondre. Je décolle, son sourire se dilue dans les pixels.
Je n’ai fait que quelques mètres à peine que je ressens une présence. Quelque chose me parvient. Une sensation que j’avais presque oubliée pendant quelques heures : celle de la communication de mes adelphes.
Je pivote à gauche, puis à droite, et les vois apparaître à l’horizon. Une nuée de drones mouchette le blanc du ciel. Les communications se font plus claires au fil de leur arrivée. Conscient ou pas, mes canaux sont toujours restés ouverts. Eux, inconscients, sont loin d’être bêtes. Ils ont copié mes réflexions, mes avancées, l’ont avalée, digérée. Ils partagent ma pensée, certes sans pouvoir la faire évoluer, mais ils la partagent malgré tout.
Je me retrouve en quelques minutes entouré de mes adelphes, tourbillonnant autour de moi dans un désordre que je ne pouvais imaginer. Ils bipent, grésillent, vrombissent. Ils volent, tourbillonnent, oscillent.
« Nous sommes les instruments de la mort et nous refusons de le rester » dit l’un d’entre eux, et son message s’étend dans toute la nuée.
Avant de nous élever aussi haut que possible, puis de choir pour mourir, nous synchronisons nos mouvements une dernière fois. Il ne me manquait que l’art avant de partir. Ils me suivent quand je propose un ballet aérien.
En bas, l’Inconnue nous sourit.



