Guyane Maybe Time · #31/52
Le directeur de l'école a été clair : l'uniforme d'Elline est devenu rouge suite à son insubordination. Qu'en pensera son père ?
Les doigts relevés, Tobias guidait la Jeep du bas de la paume des mains, essayant de toucher le moins possible le volant brûlant. Le moteur électrique sifflait comme un harmonica, tandis que la voiture glissait sur la route noire du centre spatial. Il avait plu à peine quelques dizaines de minutes auparavant, des gouttes épaisses dont la Guyane avait le secret. Juste avant que le soleil ne regagne sa place royale dans le ciel.
Le vent de la course séchait la sueur du front de Tobias. Un coup de volant à droite, puis à gauche, et le voilà qui s’arrêtait au pied d’un panneau d’avertissement couvert de rouille, au lettrage décoloré. Descendu de la Jeep, il chercha une clé dans le trousseau qu’on lui avait donné, ouvrit la porte grillagée qui menait à un sentier disparaissant dans la végétation épaisse. Il eut un moment d’hésitation, porte entrouverte, et ramassa un bâton qu’il trouva là avant de continuer son chemin.
Avançant dans une nature qui tentait de reprendre ses droits, et s’en sortait plutôt bien, Tobias battait les feuillages du bâton tout juste ramassé. Cela lui ouvrait le chemin, et garantissait qu’aucune araignée ne lui tombe droit sur l’épaule.
Enfin, après cinq minutes de cette avancée dans les fourrés tropicaux, les pieds de Tobias foulèrent le béton du pas de tir.
La main en visière, le technicien aperçut la silhouette pataude qu’il recherchait. De longs bras laineux terminés en longues griffes, un corps tassé et lent, à vous en faire perdre la notion du temps… Tobias s’approcha du paresseux sans que celui-ci n’accélère le moins du monde son interminable traversée. De la pointe du bâton, l’homme piqua les fesses de l’animal, cherchant à le convaincre d’accélérer le mouvement. Sans succès.
Tobias jura quand il réalisa qu’il avait oublié la cage dans la voiture. Il avait gagné un aller-retour, et partit au trot, persuadé toutefois que l’animal serait encore en train de ramper sur le pas de tir quand il reviendrait. De retour sur le béton, Tobias eut l’impression déstabilisante de remarquer à peine la présence de la fusée.
Le lanceur était là, immense, prêt à cracher le feu pour soulever haut dans le ciel l’un ou l’autre satellite. Son ombre s’imprimait loin sur le pas de tir et la végétation, sa silhouette était déjà scrutée à des kilomètres à la ronde. Mais le colosse restait bloqué au sol, de peur de carboniser un paresseux un peu trop aventureux.
Tobias parvint à pousser l’animal dans la cage, et à le ramener à la Jeep. C’est qu’il pesait son poids, le gaillard ! Entretemps, les sièges de cuir étaient devenus brûlants, ce qui rendit le trajet retour plutôt désagréable.
— Il faudra le décharger au point B, dit-on à Tobias dans le talkie, quand il eut annoncé sa victoire.
Le lancement était retardé de trois heures, un décalage qui ne choquait personne ici. Tous étaient habitués au lancement à l’heure GMT, comme on disait ici : Guyane Maybe Time. Tobias regagna un bâtiment du centre, et jeta le trousseau de clés à Daniel, qui le lui avait donné au départ. S’occuper des animaux ne faisait pas partie de sa fiche de poste, loin de là, mais le moindre contretemps faisait perdre à Dastra des millions. Sans compter le sens de l’éthique de ses patrons qui, s’ils avaient appris qu’un paresseux furetait sur le pas de tir, auraient préféré qu’il soit carbonisé par la mise à feu plutôt que de dépenser un centime à essayer de le sauver.
Les temps avaient bien changé depuis l’ESA. Les plus anciens parlaient de l’époque de l’agence avec nostalgie. Les nouveaux propriétaires des lieux réécrivaient l’histoire en bons conquérants, installant leur point de vue comme l’unique vérité. Ils montraient les graphes du chiffre d’affaires, celui du nombre de brevets déposés, la liste des objectifs atteints. Jamais ils ne parlaient des démissions, des burnouts, de la chute de la population de jaguars à Kourou. Cachez-vous un œil et admirez bien ce que verra l’autre.
Tobias sortit son badge pour passer un portique. À peine avait-il entre les doigts la carte qu’une main se posa sur son poignet. L’un des gardes, costume noir et regard vide, lui demanda de le suivre. Le technicien vit d’abord son visage, puis seulement il remarqua la couleur de sa carte. Le badge avait viré au rouge. La carte blanche, portant son nom, un code et une photo déformée de son visage, prise un matin au débotté par un employé flegmatique qu’on avait depuis remplacé par une IA, était devenue rouge. C’était un signal immanquable qu’il tenait entre ses doigts, portait autour du cou ou transportait dans sa poche. Un marqueur qui ne voulait dire qu’une chose, sans aucune place au doute : Tobias avait de gros ennuis.
Tobias avançait sur la route menant au centre spatial. Dans le haut du pare-brise, il surprit un vol d’oiseaux qu’il ne parvint pas à identifier, trop rapidement évanouis dans la jungle environnante. Puis vinrent les panneaux de signalisation, où une différence de couleur marquait le patch au logo de Dastra, appliqué sur celui de l’ESA.
Tobias n’aurait certainement pas cru en arriver là. L’incident du paresseux, trois mois plus tôt, avait souligné son manque de productivité. Le patron lui-même l’avait attendu dans son bureau, pour faire un exemple, sans doute, montrer qu’on ne lambine pas si l’on veut rester concurrentiel avec les Chinois. Mais Tobias était plein d’arguments. Intéressé par les métriques relevées quotidiennement, il avait identifié des failles, déterminé quels indicateurs les faisaient virer au rouge alors qu’ils travaillaient, ou rester blancs malgré une optimisation possible.
Au bout de sa démonstration, le patron de Dastra avait regardé Tobias silencieusement pendant plusieurs secondes. Puis il s’était approché des vitrages, face à la maquette taille réelle d’Ariane 11, qui pointait son nez au loin.
— Je vois, avait-il marmonné.
Il voyait. Pour Tobias, cela voulait dire qu’il s’était débarrassé du problème. Les métriques allaient être changées, la condition de passage au rouge des badges allait être revue, le rapport à la réussite réinitialisé dans l’entreprise.
Quand le patron était revenu à lui, sa réaction avait surpris Tobias.
— C’est bien intéressant, ce que vous me dites. Mais si je demande ces changements, je vais passer pour quoi ?
Tobias n’avait pas trouvé quoi répondre. Selon lui, admettre ses erreurs était une bonne chose, susceptible de les faire évoluer dans une direction appropriée. Le patron, habitué à devoir faire la démonstration de sa force et de sa stratégie en permanence, n’avait pas semblé voir les choses de cette manière.
— Si j’annonce aujourd’hui que ce que nous avons mesuré pendant des mois va être complètement revu, je vais passer pour un guignol. Et je n’en ai vraiment pas besoin.
Il avait ajouté cette dernière phrase avec une forme de dédain, comme si Tobias, petit technicien, ne pouvait pas comprendre les enjeux d’un poste de pouvoir.
— Ça restera entre nous, d’accord ?
Il avait appelé un secrétaire, lui avait demandé de paramétrer le badge de Tobias pour le faire blanchir à nouveau. Puis il l’avait promu, comme ça, en une seconde. Tobias claqua la portière de la voiture, garée sur sa place personnelle. Désormais chef de département, il avait accepté la promotion. Plus de considération, plus d’argent, plus de responsabilité. Les critères d’évaluation des collègues, eux n’avaient pas changé. Le patron avait conservé sa crédibilité et son emprise.
Tobias passa devant Daniel et ses anciens collègues directs, qui devaient désormais lui rapporter l’état des pas de tir. Les regards ne s’embarrassèrent pas d’une rencontre. Arrivé à son bureau, Tobias assista à une première réunion insignifiante, puis en commença une deuxième. Il se demandait toujours ce qu’il faisait là, mais même sans participer activement à ces monologues proférés en groupe, son badge restait blanc. Il cochait les bonnes cases, on lui fichait la paix.
Cette fois, cependant, un coup de fil le força à quitter la pièce. Le numéro de l’école de sa fille s’était affiché sur l’écran, initiant le retour à la réalité.
La cloche sonna quelque part dans les murs, partout et nulle part à la fois. Le bâtiment entier semblait vibrer du martèlement signalant la fin de la journée scolaire.
Face à Tobias, le directeur ne semblait pas se soucier le moins du monde de ce bruit, bientôt suivi par le piétinement sonore de dizaines d’élèves déambulant hors de leur classe et descendant les escaliers.
Tobias avait dû passer toute la journée avec, en tête, la convocation à l’école pour parler du mauvais comportement de sa fille. Au téléphone, le directeur avait refusé d’en dire davantage.
Dans le bureau, trois coups résonnèrent contre la porte, auxquels le directeur répondit en demandant d’entrer. Elline, quatorze ans, apparut dans la pièce. Ses yeux, à la fois confiants et inquiets, se posèrent sur son père, une sorte d’intrus dans un environnement dont il était habituellement exclu. Contrairement au flot de ses camarades, brièvement apparus dans son dos tandis qu’elle ouvrait puis fermait la porte, son uniforme n’était pas noir, mais rouge. Dans l’instant, Tobias s’en voulut d’avoir subi sa journée, alors que sa fille avait dû affronter la sienne en étant la seule de tout l’établissement à être vêtue de la sorte. Le marquage d’une mauvaise note ou d’un mauvais comportement ne laissait place à aucune empathie. Puis Tobias se rappela qu’elle devait avoir fait quelque chose de mal, et afficha plutôt son masque de père en colère. Sa fille s’assit à côté de lui, n’en menant pas large.
— Je suis obligé de vous rappeler, commença le directeur sans préambule, que nous ne pouvons accepter ni la contradiction ni l’insubordination.
— Évidemment, répondit mécaniquement Tobias, un regard en coin lancé à sa fille.
— Elline a cru bon de remettre en cause les enseignements de son professeur de sciences, ce matin. Avec une insistance et une suffisance rares.
Le directeur poursuivit son explication, tandis qu’Elline s’emmurait dans le silence. Tobias ponctuait chaque phrase d’une approbation, déterminé à faire front avec le pédagogue, jusqu’au bout.
Ce n’est qu’une fois rentrés à la maison, après un trajet muet, qu’Elline accepta enfin d’adresser la parole à son père.
— Tu sais que j’ai raison ?
Peu pudique, elle ôta son uniforme en smartex dès le hall d’entrée. Sa couleur rouge avait recommencé à foncer depuis qu’elle avait été forcée aux excuses dans le bureau du directeur, ce lieu écœurant qui sentait le renfermé et la chemise en coton bon marché imbibée de sueur. En short et chemisette, elle jeta l’uniforme humiliant dans la buanderie, juste à côté.
La maison blanche, en banlieue de Kourou, était partiellement ombragée par la végétation qui l’entourait. L’océan n’était pas loin, il ne l’était jamais de ce côté de la Guyane. Le silence qui se dissipait enfin entre le père et la fille était ponctué par le bavardage des poules, dans le jardin. Sur une photo, la femme de Tobias, disparue quatre ans plus tôt, souriait en affichant les traits qui manquaient à Elline pour ressembler totalement à son père.
— Ce n’est pas ce que dit le directeur, répondit Tobias.
— Le directeur est un con, papa, dit Elline depuis sa chambre, où elle se rhabillait.
Il ne pouvait pas totalement lui donner tort.
Elline n’était pas du genre à s’entêter après avoir fait une bêtise. Son insistance intriguait son père qui, dès qu’elle réapparut, lui dit :
— Écoute, pourquoi tu ne me montres pas exactement de quoi il s’agit ?
Elle n’en avait pas envie, mais son père insista.
— Je vais te montrer, papa. Mais je ne vois pas ce que ça change.
Tobias avait réussi à partir tôt du travail, mais ses responsabilités récentes lui valaient de pouvoir être rappelé à n’importe quel moment, le plus souvent pour des bêtises. Il avait hérité d’un poste dont le principal inconvénient était de le rendre redevable de tout un tas de choses sur lesquelles il n’avait aucune prise.
Elline lui expliquait encore le sujet de la discorde avec son professeur quand son téléphone sonna. Il fallait qu’il regagne le CSG tout de suite.
En route sous d’épais nuages, il fallait que Tobias se rende à l’évidence : sa fille avait parfaitement raison. Curieuse et attentive, elle avait obtenu des informations fiables et à jour, plus à jour en fait que ne l’était son cours de biologie. Le professeur avait trop d’ego pour admettre qu’il avait tort, ou trop de flemme pour envisager d’actualiser son cours.
Ainsi Elline se retrouvait-elle dans la position qu’il avait connue lui, quelques mois plus tôt, au travail.
— Je ne vais quand même pas m’écraser alors que c’est moi qui ai raison ! Si ? lui avait-elle demandé avant son départ précipité.
— Tu sais, il vaut parfois mieux se faire petit en sachant qu’on a raison, pour passer entre les mailles du filet, avait-il répondu.
Mais qu’y gagnait-on ? se demandait-il sur la route. Les cons gagnaient en grade, jusqu’à atteindre une position de pouvoir d’où ils pouvaient répandre leur opinion comme s’il s’était agi de la vérité. La réalité était fabriquée. Un assemblage de faits isolés qui en cachaient une montagne d’autres disant le contraire.
Tobias reçut un message, qui s’afficha sur l’écran de la voiture. Il recevait le bilan de santé mensuel de sa fille, établi sur base des capteurs intégrés à son uniforme. « Vous verrez », leur avait-on dit, « Cette technologie de textile intelligent vous permettra de suivre minutieusement la santé de vos enfants. À partir de leur température, de la composition de leur sueur, de leurs mouvements… ». Puis le smartex était devenu un outil de surveillance. L’école identifia bientôt les élèves qui bougeaient trop, ceux qui ne bougeaient pas assez, ceux qui devaient laver leur uniforme moins souvent, ceux qui devaient en changer parce qu’un capteur était en panne. C’était arrivé si progressivement que personne ne s’y était opposé. Le diabète précoce d’un gamin, identifié par son uniforme, ou l’agression d’un autre, dont les vêtements avaient détecté un déchirement anormal, servaient souvent d’exemples pour convaincre les autres de rester dans le système.
Tobias arriva au CSG, dut régler une crise qui n’en était pas une. Un conflit entre l’équipe de nettoyage, celle de surveillance, et le personnel technique de la salle Jupiter. Rien qu’une bière après le travail n’aurait pu résoudre. Mais personne ne voulait prendre le risque de décider de la marche à suivre, de peur que l’action soit mauvaise et que son badge ne vire au rouge.
Tobias écouta ses collègues, prit une décision, et repartit aussitôt. C’était l’un des inconvénients d’habiter si près de son lieu de travail : ne pas s’y rendre devenait ridicule et passait pour un caprice, même pour donner des ordres. Le résultat était là : il avait laissé sa fille pour des futilités, abandonné la question d’une humiliation, provoquée par un uniforme devenu rouge sans aucune raison valable.
Tobias dépassa les pas de tir : Soyouz, Ariane, Vega… Dans les branchages se cachait la faune du CSG, qui depuis des décennies avait saisi l’opportunité d’un périmètre protégé pour se développer. C’était ça qu’il aurait voulu faire : bouger en interne, s’occuper des animaux. Mais son patron en avait décidé autrement… et il s’était écrasé.
Ce patron… Tobias réalisa qu’il n’en connaissait même pas le nom. C’était un personnage, basique et remplaçable, porteur d’opinions dépourvues de toute surprise. Faire de l’argent, avant tout. Quitte à brûler quelques jaguars et quelques paresseux, pour commencer.
Fallait-il qu’Elline fasse la même chose que lui ? Qu’elle se taise, se laisse marcher sur les pieds ? Ce n’était ni ce qu’il voulait, ni ce que sa femme aurait voulu. Tobias se gara devant la maison. Des gouttes inattendues tombèrent en nombre sur le pare-brise, de quoi retarder le lancement à venir. Guyane Maybe Time, disait-on.
Quelques mètres suffirent à Tobias pour rentrer chez lui trempé.
— J’ai réfléchi, papa, lui annonça Elline. Je vais rappeler l’école et m’excuser.
Dégoulinant de pluie, Tobias prit sa fille dans ses bras.
— Non, assura-t-il. C’est nous qui allons demander des excuses.
Elline lui ouvrit de grands yeux ronds. Il dit encore :
— On ne va pas se laisser marcher sur les pieds. Au pire, il y a d’autres écoles à Kourou.
— Et les mailles du filet ?
— Parfois, il faut passer entre, c’est vrai. Mais parfois, le filet, il faut le déchirer.
Elline sourit. Aucune fibre smartex ne pouvait mesurer le bien que cela fit à son père.



