Fiché Rêves · #34/52
Baz en est persuadé : son sommeil, bien que conforme, se fait régulièrement inspecter, pour le meilleur et pour le pire.
— Fichet, Basile.
Basile détestait son nom, et encore davantage son prénom. Plus jeune, il n’avait jamais compris comment ses parents avaient pu attendre de l’entrée dans le monde d’un “Basile Fichet”. Adulte non plus, d’ailleurs, mais il avait fini par arrêter de se poser des questions. Ses parents n’étaient plus là pour y répondre, de toute façon.
— Basile Fichet, tu dis ?
Le nom sonne encore plus ridicule dans la bouche percée du hacker. Son visage affiche le plus grand étonnement.
Il faut dire que là, maintenant, ce patronyme est très à propos. Ça ressemblerait presque à une blague.
— Il y a un problème ? demande Baz, voyant que l’autre a toujours les mains dans les poches, au lieu de tapoter son clavier.
Son ton agressif est un moyen de défense, destiné à masquer la honte qu’il ressent au fond de lui. La honte qui prend à l’estomac des moqueries scolaires, et qui ne s’efface jamais vraiment.
— Non, sauf si tu te fous de ma gueule.
— Vous en avez beaucoup, des gens qui viennent chez vous et qui se foutent de votre gueule ?
— Comment ça, chez nous ?
Baz voit très bien sur quel terrain on essaie de l’emmener. Montrant son environnement immédiat de la paume des mains, les murs sales couverts de cadres aux références étranges, les tables couvertes d’objets hétéroclites, chromés, lumineux, fins ou épais, électriques ou non, le sol où courent au moins deux chats qui se disputent en râlant, il répond :
— C’est chez vous ici, non ?
Si “chez moi” devient “chez nous”, cela peut vouloir tout dire : le bout des lignes de bus qu’il a fallu rejoindre, l’autre côté du périphérique désaffecté, un immeuble, un style de vie, une origine… Baz veut être clair, éviter les méprises. Il est là pour un service, c’est tout. C’est ce qu’il ajoute pour que l’autre hoche la tête et ne se mette au travail.
Le cliquetis du clavier est entrecoupé de quelques mouvements du pouce sur un trackpad. Baz essaie de s’approcher, mais l’autre ferme d’une main le capot du portable, et lui intime de ne pas bouger.
— Non, non, non, dit-il. Tu restes là.
Il désigne un tabouret couvert de stickers, dont des holos qu’un manque de batterie a rendus tout gris. Baz s’assied. Entre ses jambes, la bousculade d’un chat le fait sursauter.
La lumière de l’écran révèle les reliefs du visage du hacker. Les ombres s’y dessinent, apparaissent et disparaissent pendant plusieurs minutes.
— Alors ? s’impatiente Baz.
Dans un premier temps, il ne reçoit pas de réponse. L’autre continue ses manipulations, impossibles à distinguer à distance d’une conversation dans un chat ou du saut d’une page à l’autre. Il pourrait écrire une histoire que ça ressemblerait à la même chose. Pourtant, au bout de ses doigts, cette personne s’apprête à obtenir pour Baz une information capitale.
Suant dans une chemise aux manches trop courtes, Baz attend le verdict. C’est pour cette information qu’il est venu jusqu’ici, pour elle qu’il a déposé une pile de billets sur la table.
Lorsqu’enfin le hacker arrête de taper et se met à parler, c’est pour donner une mauvaise nouvelle. Il tourne le portable vers son client, qui n’a pas besoin de se lever pour reconnaître son nom écrit en majuscules.
— Désolé pour vous, dit le hacker, revenu au vouvoiement. On dirait bien que vous êtes fiché.
Baz le savait, il le savait, il en était sûr. Arrachant sa chemise grise à l’odeur devenue insupportable, il ferme la porte à double tour et s’assied par terre, dans le studio. Il a fait comme si de rien n’était tout au long du chemin retour, mais là, c’en est trop.
Le plus dur n’est pas d’être fiché R, mais de savoir qu’on ne peut pas y faire grand-chose. Derrière la porte de son cube gris, Baz ignore donc la marche à suivre, à présent.
Tout a commencé une semaine ou deux auparavant. Baz se concentre, tente de se rappeler du rêve qu’il a fait cette nuit-là. Il prenait le train, marchait calmement dans l’allée centrale, balloté par les mouvements de la course de l’appareil. Il avançait ainsi encore et encore, entre les passagers, ajustant sa marche et s’excusant s’il venait à trébucher. Il continuait ainsi encore et encore, avançant dans un wagon infini, le plancher tremblant sous ses pieds, jusqu’à ce qu’il voie deux visages qu’il n’aurait pas pu oublier : deux visages masqués de blanc.
Baz ouvre les yeux dans le studio. Le souvenir des masques est clair et précis. Il revoit ces visages dont même les yeux semblent faits de marbre. Deux faces de statue, qui le regardent passer dans le train, et puis lui qui se réveille instantanément.
— C’est l’oniropolice.
Ça, c’est ce qu’il a tenté d’expliquer à Darryl le lendemain de l’évènement. Darryl travaille dans l’espace ouvert, juste à côté de lui. Seule une paroi en plastique, qui pue les jours de canicule, à un point que Darryl pense qu’elle peut dégager des vapeurs toxiques, les sépare.
Darryl est un pragmatique, un sceptique. Il veut toujours des preuves de tout. Alors quand Baz lui a raconté son rêve, il a posé la question qui tue :
— Comment sais-tu que tu as eu affaire à l’oniropolice, et pas que tu as rêvé de l’oniropolice ?
À ce jour, Baz n’a toujours pas trouvé de quoi objecter.
— Tu fais des rêves conformes ? lui avait demandé Darryl.
— Oui…
— Alors qu’est-ce que l’oniropolice viendrait faire chez toi ?
À bout de nerfs après sa visite rendue au hacker, Baz se relève enfin et se dirige vers la cuisine. Un grand verre d’eau plus tard, il se rappelle ne pas avoir répondu à la question de Darryl… mais aussi d’avoir à nouveau rêvé des masques blancs la nuit suivante.
Baz était à la salle de sport, allait d’une machine à l’autre pour soulever ou pousser des poids, notait scrupuleusement ses progrès dans un carnet, respectait des temps de repos et recommençait. La séance semblait ne jamais s’arrêter, et lui n’éprouvait pas de fatigue particulière tout au long de son rêve. Au détour d’un exercice, se retournant pour récupérer sa gourde, il avait été confronté de façon directe à une autre personne, un corps musclé de femme surmonté d’un visage de marbre : le masque à effacement d’identité de la police des rêves.
Nouveau réveil instantané, nouvelle interpellation de Darryl le lendemain. Puis deux nuits plus tard, encore un visage blanc pour surveiller sa nuit. Là, son collègue et lui étaient tombés d’accord : trois fois de suite, ça commençait à faire beaucoup.
— Je connais un type, avait dit Daryl.
— Qui ça ?
— Un type, c’est tout. Tu n’as qu’à aller le voir, et lui demander.
— Lui demander quoi ?
— Tu savais que tous les gens surveillés par l’oniropolice ont leur nom dans un fichier ? Eh bien, si tu es fiché, mon type pourra te le dire. Ça coûte un peu cher, mais au moins tu sauras !
Baz l’avait regardé sans répondre. Il s’était redressé sur son siège de bureau le temps qu’un manager passe par là, puis s’était penché à nouveau vers son collègue :
— Et pourquoi tu ne me l’as pas dit plus tôt ?
— C’est pas le genre de contact qu’on donne quand on a juste un petit soupçon. Rien que de connaître ce type, ça pourrait t’apporter des ennuis.
À défaut d’ennuis, Baz était reparti de chez le hacker avec une certitude : celle d’être surveillé au cœur même de son intimité, dans la profondeur de son inconscient.
Dans la cuisine, Baz se sert un verre d’eau supplémentaire. Celui-là, il se le verse sur le visage.
Baz se ronge les ongles entre deux gorgées de café, regarde sa montre. Sa pause de midi ne peut pas durer trop longtemps, sinon il s’attirera un autre type d’ennui.
Enfin, Chloé passe la porte d’entrée, et attrape son regard. Elle n’a pas changé alors que lui a pris dix ans. Il voudrait lui dire ça, mais ne trouve pas comment exprimer son idée sous la forme d’un compliment.
Elle lui demande comment il va, il hausse les épaules et lui ment.
— Tu mens toujours, dit-elle, pas dupe mais un peu déçue.
Baz n’y va pas par quatre chemins et lui parle immédiatement de l’oniropolice.
— T’es sérieux ? lui demande-t-elle en réponse.
Mais elle sait que là, il ne ment pas.
— Tu as rêvé de quelque chose en particulier ? lui demande-t-elle.
— Arrête. Tu sais très bien qu’ils sont là pour toi. Ils doivent croire qu’on est en contact, ou qu’on se parle encore, ou…
— Alors ce n’est vraiment pas une bonne idée de venir se parler, si ?
Baz regarde, face à lui, les deux yeux qu’il a aimés si fort. Il en reste une trace en lui, une marque qui ne partira pas, quand bien même il la laverait de toutes ses forces.
Chloé a toujours été trop pour lui. Trop convaincue, trop intelligente, trop attachée à ce qu’aurait pu être le monde si les choses s’étaient passées autrement. Baz, lui, n’était pas un homme de l’autrement. Il était un homme de paix, et il était prêt à ronger sur ses libertés pourvu qu’on la lui foute.
Chloé était du genre s’offusquer de l’incursion de la police dans les rêves des gens. Elle était insensible aux problèmes de sécurité, aux arguments avancés pour justifier du contrôle onirique. Imaginez qu’on laisse sédimenter des idées nocives pour les autres, pourtant. Imaginez seulement que l’inconscient imprime son image néfaste sur le conscient.
Baz ne sait pas exactement ce que ça veut dire, mais il sait qu’il aura la paix s’il accepte, alors il ne dit rien. Aujourd’hui, c’est différent, cependant. Ce n’est pas lui qui est en danger, c’est Chloé, ça a toujours été Chloé.
Baz raconte ses derniers rêves à celle qui a partagé sa vie, et elle devine que face à ses idées d’un rêve libre se sont dressées des barrières, que si son ex-compagnon lui-même voit ses nuits visitées, alors d’autres de ses proches, plus proches, subissent le même sort. On essaie de la coincer, de trouver à redire au sujet de ses rêves, de lui prêter des intentions néfastes.
Quand elle se lève, Baz sait qu’il ne la reverra probablement pas. En tout cas, pas avant qu’une nouvelle force n’anéantisse les machines à visiter les rêves, et que de nouvelles lois n’effacent les anciennes.
— Ne me dis pas où tu vas, dit-il. Ne me dis pas ce que tu vas faire.
Elle lui accorde un dernier sourire avant de s’éloigner. Un sourire venu d’un autre temps.
Baz n’espère qu’une chose : ne pas rêver de ce moment.



