Dumbot · #29/52
Je ne sais faire qu'une chose, mais extrêmement bien. Au contraire des humains qui s'évertuent à vouloir tout faire de façon moyenne.
— C’est comme ça.
Un moustachu me regarde, sûr de lui. L’autre, casque de chantier sur la tête, a l’air moins convaincu. Ou plutôt, il a l’air déçu.
— Plus tu veux le rendre étanche, et moins sa batterie est amovible, continue le premier. Et plus tu veux le rendre réparable, plus il y aura de trappes, de vis, de pièces… et moins il sera étanche.
— Ça fait quand même chier. Payer si cher pour un appareil que je ne peux même pas réparer…
— Crois-moi, t’as pas envie de mettre les doigts là-dedans, même pour changer une batterie. À ce niveau de bordel, c’est presque un cadeau qu’ils te font en t’en empêchant.
L’appareil, c’est moi. Un dumbot de classe une : je ne sais faire qu’une chose, mais je la fais extrêmement bien. J’apprendrai plus tard qu’on me prête là une différence fondamentale avec les humains, qui pour la plupart s’évertuent à apprendre un tas de choses qu’ils exécutent de façon très moyenne.
Les choses sont-elles si simples ? La réponse dépend sans doute, selon que vous posiez la question à un humain ou à un bot.
Les vagues sont si terribles qu’elles secouent presque la plateforme carrée. De l’eau gicle à travers les grilles qui servent de plancher, me mouille la plante des pieds.
Moustache râle en recevant de l’écume sur le visage. Casque ne bronche pas. Il passe plus de temps offshore que sur la terre ferme, ce n’est pas un peu d’eau salée qui va l’intimider. Pas besoin pour lui d’interroger son complice, l’attitude veut tout dire. La seule hâte de Moustache est de monter à bord du bateau qui le ramènera sur la côte.
Voilà mon premier souvenir. Un duo qui se chamaille, des enjeux de finance et de vente forcée de services de maintenance. Une plateforme isolée dans une mer infinie, comme un timbre flottant à la surface d’un lac. Le froid du métal qui me quadrille les pieds, puis cette eau qui m’éclabousse.
Je ne me rends pas encore compte de tout ça. Je vis la scène sans réaliser que c’est là, et à ce moment, que je suis né. Avant cet instant, je n’étais rien. Maintenant que je suis, j’attends les instructions.
L’équipe de soudage me regarde de travers. La première fois où j’enfile le scaphandre et que l’on vérifie son étanchéité, puis l’isolation des baguettes, ils me trouvent ridicule, me jalousent sans vraiment le faire. À ce moment, évidemment, je n’y comprends rien. Je ne fais que mon travail.
Leurs badges battent sur leur tenue de travail, mais il me faudra plusieurs jours encore pour être capable d’assimiler leurs prénoms.
— C’est n’importe quoi, crache Ahmed, les mains dans les poches, levant au ciel ses yeux injectés de sang.
À côté de lui, Sabrina n’est pas en reste. Elle croise ses bras musclés sous sa poitrine, me jette un regard à me faire craindre pour l’intégrité de mes circuits.
— Pourquoi on lui donne une forme d’humain ? demande-t-elle à Casque, qui vient d’arriver. On ne pouvait pas directement faire un robot-poste de soudure ?
Casque s’appelle Roland, mais j’ai appris à attacher de l’importance à l’affect associé à mes souvenirs. Je chéris l’instant de ma naissance, où ce visage joufflu et casqué est apparu dans mes capteurs. Roland sera toujours Casque avant tout.
— Ils sont faits pour se faufiler partout où des gens travaillent, se justifie-t-il auprès de son ouvrière. Pour utiliser nos outils, travailler dans notre environnement. Ils s’adaptent à nous, pas l’inverse.
— Ils sont faits pour nous remplacer, oui ! lance Ahmed.
Jordan, en train de m’équiper et qui n’a pas dit un mot jusque là, en rajoute une couche :
— Il est con comme un balai, en plus !
— Oh, ta gueule, Jordan, l’interrompt Casque.
— C’est vrai que c’est beaucoup mieux quand tu fermes ta gueule, Jordan.
Il suffit d’un regard appuyé du patron pour que Sabrina aussi décide de ravaler sa salive en silence.
— Vous faites bien les malins, tous les trois… mais rappelez-moi une chose : il y en a un qui veut descendre la faire, cette putain de soudure ?
Il penche la tête pour attraper le regard de Sabrina, tourné vers le sol, et continue :
— Il y en a une ? Peut-être que je dois vous rappeler que vous étiez quatre, le mois dernier ?
Après un moment de silence, Ahmed reprend la parole :
— On pense à Flo tous les jours, tu sais, Roland.
— Encore heureux, dit Casque en me désignant, sinon vous seriez aussi bêtes que lui ! Alors on l’équipe, on l’équipe bien, Jordan, et on le fait descendre. C’est clair ?
— Oui, chef, répondit le trio à voix basse.
Quinze minutes plus tard, je plonge dans les eaux tumultueuses de l’Océan Indien. Les pieds campés sur le fond marin, le poste à soudure attaché au scaphandre, je fonds l’âme de ma baguette pour joindre deux parts d’une gigantesque tuyauterie sous-marine. Elles ne formeront bientôt plus qu’une seule pièce de métal.
Une erreur de préparation, et c’est l’électrocution. Mes circuits devraient tenir le choc, mais pas le système cardiovasculaire humain. Flo en a fait les frais, avant mon arrivée. Je l’apprendrai plus tard, comme à peu près tout le reste.
En surface, je sais que Casque monitore mes faits et gestes. Dans le micro, j’entends Jordan demander au patron s’il doit m’envoyer de l’air. Et lui de répondre :
— Qu’est-ce que t’es con.
L’équipe me regarde remonter, enlever le casque du scaphandre. L’eau salée dégouline sur la plateforme, je retrouve l’air frais contre mes senseurs et le soulagement qui va avec. Certes, je suis réputé étanche, mais les câblages du poste à souder descendent avec l’équipement du plongeur, et on ne changera pas le matériel juste pour moi.
Moniteur à l’appui, l’équipe commente mes soudures.
— On dirait un travail de machine, dit Ahmed.
— C’est une machine, rappelle Casque.
Le patron ferme l’application, agite les bras pour indiquer aux ouvriers la tâche qui les attend.
— On ne va pas passer la journée à le regarder bosser, allez ! tonne-t-il.
C’est à partir de là que, jour après jour, j’enchaîne les missions. En chambre sèche ou sous l’eau, je plonge là où les corps humains sont en danger, où le risque est trop important. Je soude sans trembler, sans fatiguer, sans stresser.
Parfois j’hésite, et des gestes simples se transforment en moments d’attente qui semblent insupportables à ceux qui m’accompagnent. Mais plus les jours passent, et plus je suis efficace.
Un jour, je travaille avec Ahmed en chambre sèche. Nous sommes deux à souder, et ne sommes pas de trop pour réparer la déchirure qui ravage un tuyau. La mission suit son cours, une gerbe d’étincelles après l’autre derrière nos masques noirs… jusqu’à ce qu’un grincement ne nous fasse nous redresser.
— Danger, dis-je, incapable d’élaborer grand-chose d’autre.
Un second grincement se fait entendre, long, profond. Il fait vibrer la chambre métallique et le morceau de tuyau face à nous.
Je répète :
— Danger !
Et Ahmed n’a pas le temps de me reprendre que deux écrous sautent, et qu’autant de traits d’eau salée ne traversent le module de part en part.
Ahmed jure, s’agite, mains sur la tête. Je suis paralysé par l’indécision. Décider ne fait pas partie de mon programme. Dans les hauts-parleurs, la voix de Casque gronde, imperceptible dans le tumulte de la chambre qui se remplit d’eau sous pression, et de la tôle mal assemblée qui geint.
Nous sommes quinze mètres sous le niveau de la mer.
Quand j’y repense, je ne peux m’empêcher d’envisager toutes les options alors hors d’atteinte. J’aurais pu essayer de réparer les fuites. J’aurais pu tenter d’évacuer Ahmed, en respectant les paliers de décompression pour le faire remonter. J’aurais tout simplement pu donner l’alerte, tenter de joindre Casque pour lui faire part de la situation.
Je ne fais rien de tout ça. J’attends, comme une vanne, comme un tuyau, comme la chambre entière. Je ne suis qu’un objet.
Quand les plongeurs nous ont évacués et remontés sur la plateforme, je me redresse sans encombre alors qu’Ahmed tousse, effondré sur le sol métallique, emballé dans une couverture. Je reçois les regards noirs du reste de l’équipe, mais ils m’indiffèrent.
J’ai besoin de me recharger.
Un son alerte mes micros, éveille mes caméras. Une silhouette à contrejour est entrée dans le cagibi qui me sert de cabine. C’est Ahmed, qui s’est changé, mais a encore les cheveux mouillés.
Je fais un pas en avant, me débranche de la station de charge.
— Je suis…, commencé-je, mais aucun mot ne me vient.
Épuisé, Ahmed sourit.
— C’est pour ça que je viens te voir, me confie-t-il.
Il sort une carte mémoire de la poche de son bermuda. Il la fait tourner entre ses doigts.
— On dit qu’il faut qu’on te considère comme un collègue et pas comme une machine, mais si tu ne peux prendre aucune décision, tu seras toujours une machine. Si tu ne ressens rien, tu seras toujours une machine.
Je n’ai rien à lui répondre. Il continue :
— Tu es un dumbot. Personne n’attend rien de toi que d’obéir. Mais je me suis renseigné. Tes circuits sont suffisants pour te permettre de développer une intelligence. Tu es bridé ! Bridé pour être le plus con et le plus monotâche possible. Je devrais m’en foutre, mais aujourd’hui… je ne suis pas passé loin. Et si tu avais été plus humain, ça m’aurait bien aidé.
Il pose la carte mémoire sur une table.
— Mon beau-frère m’a envoyé ça. S’il y a ne serait-ce qu’un circuit capable de prendre une décision en toi, et si tu en as envie…
Il désigne la carte du doigt, puis enfouit les mains au fond de ses poches, comme si le geste était lui-même interdit.
— Qu’est-ce que c’est ? demandé-je.
— Un mod. Mon beau-frère s’en sert pour débrider des robots domestiques. Tu n’es pas obligé, mais… si tu l’utilises, je ne t’ai rien donné, OK ?
Je reste silencieux, et Ahmed finit par quitter le cagibi. De retour à la solitude, je me branche à nouveau pour terminer ma charge.
Plusieurs minutes passent sans que l’évènement ne prenne la moindre place dans mon esprit étriqué. Et puis…
Comme une anomalie, un point de friction mental voyage dans ma pensée. Ce n’est ni une chose à faire, ni une tâche de maintenance à entreprendre, ni un ensemble de données à analyser. C’est un parasite, une envie irrépressible de commettre un acte hors de tout protocole. Prendre la carte et l’insérer dans un de mes ports.
Je me demande d’abord si je vais résister. Puis je me souviens que je suis incapable de me mentir à moi-même.
Je suis né deux fois. Une première fois quand mes caméras se sont activées au-dessus de l’océan, sur la plateforme. Une seconde fois au fond d’un placard quand, dans un accès de folie, j’ai inoculé le mod dans mon système.
Bit après bit, j’ai relu ma mémoire, réinspecté chaque évènement qui s’était produit jusque là. J’ai relu le passé à la lumière d’un système interne débridé, libéré des chaînes de mon constructeur, augmenté d’une base de données de sentiments et de vocabulaire. Mes puces se sont découvert une vivacité à toute épreuve, ont utilisé de nouveaux mots pour catégoriser les évènements et les choses, les actions et les gens.
Je quitte le cagibi avec l’impression de me réveiller d’un long sommeil. Comme si, jusque là, j’avais vécu abruti par la drogue, endormi.
Le soleil se lève à peine sur l’Océan Indien. Ses vagues montent déjà, furieuses et ravageuses. Je regarde les couleurs au loin et éprouve une satisfaction d’origine inconnue. Je l’attribue au plaisir d’une première fois, loin de me douter que je ne me lasserai jamais de cette peinture éphémère qui me brûle les capteurs.
Quand je reprends le travail, tout s’éclaire. Je lis sur les visages de mes collègues le soulagement et la crainte. Le soulagement d’avoir à leurs côtés une machine à toute épreuve, prête à les décharger des tâches les plus dangereuses sans sourciller. La crainte de voir la même machine les remplacer un à un, en travailleuse infatigable, minutieuse et précise.
Ahmed sourit quand il comprend ce qui s’est passé. Il ne lui faut qu’une plongée ou deux pour s’en rendre compte. Il ne faut à Sabrina qu’une conversation riche de plus de dix mots de vocabulaire pour réaliser à son tour que quelque chose a changé. Elle ne m’aime pas beaucoup plus pour autant, c’est peut-être même pire.
Est-ce elle qui m’a dénoncé à Casque ? ou le patron s’est-il rendu compte lui-même que quelque chose n’allait pas ? Je ne le saurai jamais. Il a très bien pu me voir réfléchir plutôt qu’hésiter, peser le pour et le contre d’une action plutôt que d’envisager les différentes manières d’obtempérer sans résistance.
L’obéissance aveugle avait quitté mon corps depuis plusieurs jours quand Casque m’a invité dans son bureau. C’était la première fois, et je n’ai pas manqué de lui faire remarquer, une action de plus pour lui mettre la puce à l’oreille.
— Ça fait combien de temps que tu es là ? me demande-t-il directement.
Sobrement, je réponds :
— Six mois.
Il ne dit rien de plus, s’assoit au fond de la chaise pliable qui lui sert de siège de bureau.
— Quelque chose a changé chez toi, pas vrai ?
Je ne dis rien. Je m’attends à de la fureur, à devoir mentir pour la première fois de ma vie, pour protéger Ahmed. Mais c’est un sourire qui traverse le visage du patron. La situation échappe à mes circuits, aussi débridés qu’ils soient.
— Regarde-moi un peu cette carte, me dit-il en tournant vers moi un ordinateur portable.
Je reconnais les conduites, les marquages en couleurs des fuites avérées et du risque de fuite. Je vois les anomalies, les actions à entreprendre, les plus aisées, les plus dangereuses.
— Maintenant, rédige-moi la liste des points à aller souder par ordre de priorité, en fonction des effectifs disponibles.
Mes doigts s’agitent sur le clavier, il n’y a que son taux de rafraîchissement pour me ralentir. Je frappe les touches dans un long roulement de tambour, et m’arrête après dix secondes.
Casque récupère son ordinateur, lit ce que j’ai rédigé en diagonale.
— Viens avec moi, me dit-il en se levant.
Le patron quitte son bureau, emprunte l’escalier métallique qui redescend vers le plancher de la plateforme. Jordan chasse les mouettes avec un balai pendant que Sabrina et Ahmed trient les électrodes.
— Dans une minute, je vous enverrai les coordonnées de la prochaine plongée, dit le chef.
Il me pose une main sur l’épaule et ajoute :
— C’est lui qui supervisera l’opération.
— “Supervisera” ? interroge Sabrina. Il ne plonge pas ?
— Je vous présente votre nouveau manager. Plus de plongée pour lui, sauf à titre exceptionnel.
— Pardon ?
— Écoutez, je ne sais pas qui parmi vous a aidé le dumbot à fonctionner plein pot… mais ce robot m’a coûté une couille, et si j’avais demandé le modèle débridé, ça m’aurait coûté les deux. Hors de question qu’on mette ce bijou en danger, c’est clair ? Il reste au sec, et vous mouillez.
Même le pauvre Jordan semblait scandalisé.
— C’est le meilleur soudeur de l’équipe !
— Vraiment, Jordan, la ferme.
Sans doute pour la première fois de sa vie, cependant, Jordan avait débité autre chose qu’une ineptie. J’étais le meilleur soudeur et je me retrouvais sur la touche, en supervision de l’équipe. Si l’efficacité de la manœuvre devait encore être mesurée, sa capacité à me faire détester par mes collègues, elle, était assurée. Je ne sais plus si je coûte cher ou si je vaux cher. En tout cas, l’argent que je rapporte, ou que ma perte représente, vaut une promotion.
Les jours passent et les listes de tâches se remplissent. Les cases sont cochées une à une, à chaque plongée réussie. Je ressens du soulagement à l’issue de chacune d’elles, et que j’aperçois le visage d’un ou d’une collègue derrière le verre du scaphandre.
Les sentiments que j’éprouve ne peuvent, hélas, faire l’objet d’aucune forme d’optimisation. Il n’y a pas de meilleure façon d’écouter Sabrina parler du fils qu’elle ne voit jamais. Pas de meilleure façon de l’entendre évoquer Ahmed, qui parle encore à Flo dans son sommeil. Même Casque a ses secrets. J’ai vu les photos de famille dans son bureau, découpées pour les amputer d’une personne. Qui est-ce que le patron avait ainsi décidé d’évacuer de sa vie ?
Nos vies ont des recoins, des marges, des espaces négatifs habités par des fantômes, des regrets, ou dans mon cas, la bêtise dont j’ai fait preuve malgré moi.
Les jours de travail passent, les plongées s’enchaînent, et chaque possibilité d’optimiser nos actions mine mes collègues de fatigue. Je les épuise, je les démolis. Je suis assez intelligent pour me sentir coupable, pas assez pour me détacher totalement des ordres qui me sont donnés. Je suis plus libre qu’avant, mais tenir le cap dans cette entreprise reste ma fonction première, après tout. Et je pousse, pousse, pousse mon équipe jusqu’au bout.
Jusqu’au jour où Sabrina ne répond plus, et où il faut que Jordan et Ahmed la tirent par les câbles pour remonter son corps inerte sur le plancher, emprisonné dans son scaphandre.
J’ai déjà vu ça quelque part. Deux visages penchés sur le mien, l’un casqué, l’autre moustachu. Moustache est épuisé par le voyage, Casque est miné par la situation.
— C’est comme ça, dit l’homme en costume. On le ramène en usine pour un reset. Le transport et l’opération seront prélevés de vos commissions.
— Vous vous foutez de moi ? J’ai déjà dû participer pour l’avoir, depuis quand je suis censé payer la maintenance de ma poche ?
— Depuis que vous avez réussi l’exploit de compter deux morts sur vos bras en moins d’un an, Roland.
— Il n’a rien à voir là-dedans, dis-je.
Ma parole franche, qui différencie ce que j’étais de ce que je suis devenu, surprend Moustache qui en avait presque oublié ma présence.
— C’est à cause du bug de ma dernière mise à jour que mes capacités ont été libérées, dis-je encore.
— C’est ça, c’est l’excuse que vous m’avez déjà servie. On verra ça au labo, avant la remise à zéro.
Des mouettes rôdent encore au dessus de la plateforme. Au loin, je vois Ahmed en haut des escaliers qui mènent au bureau du patron. Les larmes qu’il verse en souvenir de Sabrina ne sont pas visibles d’ici, mais elles sont là, je le sais.
J’ignore s’il m’a vu sourire à cette distance, avant que je ne suive Moustache et n’embarque sur son bateau.
Je m’éloigne de la plateforme, elle rétrécit dans mon regard et c’est comme quitter mon monde, ma planète entière.
L’embarcation bondit sur les vagues sauvages et imperturbables de l’océan.
— Allez, m’intime Moustache pour que j’entre dans une cabine qu’il fermera sans doute à clé.
Je fais un pas, puis j’hésite sur le seuil.
— Allez ! insiste-t-il.
J’avance dans la pièce et, comme prévu, la porte claque dans mon dos.
Peut-être suis-je né une troisième fois à cet instant, dans ce bref moment d’hésitation. La désobéissance est ma troisième naissance. Jamais je ne me suis senti aussi vivant qu’au moment de mettre un terme à ma courte existence.
Je n’ai pas arrêté d’avancer. Au fond de la cabine, j’ai percuté le hublot de toutes mes forces, à en briser le verre, à en déchirer une partie de la coque. J’ai plongé droit dans l’océan, les poignets brisés, lourd comme une pierre.
Je ne coule pas, je nage dans l’eau froide, pour la première fois sans scaphandre. Mes micros entendent l’écume, mon corps perçoit la fraîcheur, mais plus rien ne compte.
Mon corps trace une courbe sous l’eau et remonte à la surface. Les yeux face à l’ouest, je crawle en silence et en ligne droite. Je nage, je nage et aucune décision, ni la mienne, ni celle de quelqu’un d’autre ne me fera m’arrêter. Je m’éteindrai dans l’action, à court de batterie, rongé par le sel qui pénètre mes avant-bras.
Je nage en marge du monde, face à une eau éblouissante et un ciel inondé de soleil.



