Bullshit SAS · #42/52
Ne manquez, sous aucun prétexte, la chance unique de découvrir un texte comme vous n'en avez jamais lu.
Les gens, les flashes, les bousculades, les muscles du visage douloureux à force de sourire… Dorian ne savait pas ce qui le rendait le plus malade.
Serré dans son costume, le ministre n’avait pas le choix. Il avançait dans la foule par petits pas, comme un bagnard à qui on aurait enchaîné les pieds. Tous les mètres cinquante, quelqu’un lui mettait sous le nez un plateau couvert de toasts thon mayonnaise suant à la lumière des spots, ou de cubes de fromage ornés d’une forêt de cure-dents. Dorian devait faire bonne figure, s’empiffrer, prendre la serviette que lui tendait son garde du corps, alors que, bon sang, c’était un salon de l’armement, pas de l’agriculture.
Dorian étouffa un relent gastrique et sourit encore en avançant. Ce qui le tracassait vraiment ne se trouvait pas ici, dans l’immense hangar qui accueillait les exposants. Les problèmes les plus sérieux se trouvaient au palais. C’était là qu’il devrait rendre des comptes dans quelques semaines à peine. C’était là qu’on ferait le bilan de ses compétences. Et comme il n’en avait aucune, on mesurerait son efficacité à la manière avec laquelle il avait dépensé ou rapporté de l’argent à l’état. Dorian en était convaincu : ce salon était sa plus grande chance de trouver un investissement digne de ce nom, qui lui épargnerait de figurer, dans les deux ans à venir, dans la liste des pires ministres que le pays ait connus.
Il pensait à tout le sport qu’il lui faudrait faire pour perdre les calories inutiles, emmagasinées en rondelles de boudin blanc, quand le public s’écarta sur un stand bondé qui attira son attention.
En lettres noires et inclinées, dans un Futura agressif digne d’une marque de sport, “ThePlace” brillait de tout son plastique sur la surface miroitante et blanche de la paroi du stand. Un jeune homme y trônait, une main sur un tableau blanc où étaient projetées des informations, entouré d’une vingtaine de personnes assises, elles-mêmes entourées du même nombre de personnes debout, faute de sièges.
Il se développait en cet endroit une atmosphère attirante, magnétique. Ça n’était pas seulement dû au fait qu’avec leurs deux parois en coin et leurs chaises, ces gens créaient un cocon intimiste au milieu du capharnaüm du salon. Ni dû à l’absence d’armes, dont l’acier brillait sur tous les autres stands à la ronde. L’attirance venait du regard, du sourire du public. Toutes et tous accordaient à l’orateur un regard plein d’enthousiasme et d’envie, cela se lisait comme dans un livre ouvert, de mieux le connaître, d’être son ami.
Qui pouvait donc ainsi attirer autant la sympathie ? Et surtout, en disant quoi ?
— Monsieur, il est temps d’avancer si l’on veut assister à la démonstration du nouveau Foudroyeur…
Dorian avait été rejoint par Lisa, sa cheffe de cabinet et plus proche collaboratrice. Elle gérait tout, de son planning de visite aux réservations de restaurant, jusqu’aux briefings avec l’équipe de communication et à l’organisation des groupes de réflexion. Lui n’était que le paravent, le visage public d’une organisation collective dont elle était à la tête. Il ne serait rien sans elle, mais cela, il évitait d’y penser.
— Restons un instant, Lisa, voulez-vous ?
Tandis que Dorian était absorbé par le discours auquel il essayait de s’accrocher en cours de route, la cheffe de cabinet s’impatienta. D’un coup d’œil à sa montre, elle vit que la démonstration à laquelle le ministre devait assister commençait dans cinq minutes. Aussi, elle prit la décision d’y assister sans lui. Elle le brieferait et en ferait de même avec la com.
— Je vous retrouve tout à l’heure, dit Lisa avant de s’éloigner.
— Oui, oui… répondit distraitement Dorian.
L’orateur joignit les mains dans un geste solennel. Le public ne buvait plus ses paroles, à ce stade, il s’y serait noyé.
— Il ne reste plus qu’un point crucial à aborder, chers amis, dit-il avec une voix basse qui donnait à son propos de la gravité. Le montant auquel vous souhaiteriez investir !
— Un million ! cria une voix.
— Deux millions ! cria une autre, tandis qu’un bras se levait.
Qu’est-ce qui était en train de se passer ? Le regard de Dorian allait d’un visage à l’autre, son cerveau tentait de calculer le total des promesses, mais elles allaient trop vite. Dorian vit le visage de l’orateur rester de marbre, comme si cela lui était dû. Non, ce n’était pas exceptionnel, ce n’était pas anormal. Au vu de ce qu’il proposait, c’était parfaitement logique. Dorian aperçut le vert de ses yeux, entouré de fines lunettes dorées, sa mine confiante, sa stature, son charisme. Cet homme avait foi en ce qu’il faisait, une foi non exagérée, tempérée, assumée. Et si cet homme proposait la pépite qu’il était venu chercher ? Son ministère pouvait-il se permettre de ne pas adhérer à cette idée, de ne pas investir un minimum d’argent public dans la prochaine licorne ?
— Vingt millions !
Dorian crut découvrir les mots quand ils sortirent de sa bouche. Les autres s’étaient tus, s’étaient tournés vers lui. Même le tumulte du salon semblait s’être calmé. Dans le dos de Dorian, même son garde du corps ne put s’empêcher de lâcher un :
— Oh, putain.
— Attendez, attendez… Qu’est-ce qu’ils font exactement ?
Lisa avait retrouvé le ministre à leur hôtel. Elle s’était farci une démonstration d’arme en extérieur sous un soleil brûlant, avait planifié tout le reste de l’après-midi, avait géré la ligne directrice à faire adopter par la com sur les derniers faits divers, et tendait maintenant à son patron, au-dessus de la table du restaurant, le briefing sur le Foudroyeur. En retour, elle venait de recevoir une bombe.
Deux boulettes de viande encombraient la bouche de Dorian, ce qui l’empêcha momentanément de répondre. Sa collaboratrice poursuivit, baissant d’un ton pour ne pas qu’on l’entende depuis les autres tables :
— Vous savez pourtant que vous ne pouvez pas promettre de l’argent public à tout va ! Vous en avez parlé au service comptable ?
Dorian parvint enfin à avaler.
— La compta se débrouillera, assura-t-il. C’est une occasion unique, Lisa ! Une entreprise promise à un immense succès. Vous devriez rencontrer leur leader, Marcus Huffington. Un prodige, quelqu’un d’exceptionnel avec qui j’ai pu discuter en privé…
— Oui, mais que fait-elle, cette entreprise ?
— Elle s’appelle ThePlace, ça s’écrit en un mot. C’est une allusion à “Space is the place”, vous savez ? La chanson de Sun Ra. Ou le film ?
— Dorian, s’il vous plaît, le coupa-t-elle. Essayez de vous concentrer, parce que je vais devoir fournir des explications très convaincantes à un paquet de monde pour ça.
— Mmmh… Vous vous inquiétez trop, Lisa, dit-il en gobant une cuiller de purée butternut patate douce. Délicieuse, cette purée ! Je crois qu’ils mettent de la muscade…
— Dorian !
Elle claqua du plat de la main sur la table, faisant sursauter quelques personnes autour d’eux. Une bouchée orange tomba de la fourchette du ministre dans son assiette.
— Ils travaillent dans le spatial. Ils projettent de lancer un premier satellite avant la fin de l’année, puis une centaine dans les deux ans, et dix-mille d’ici quatre ans.
Le ministre s’avança dans des explications obscures, qui parlaient d’internet des objets, de blockchain, de déploiement de panneaux solaires, de nettoyage d’orbite, d’internet par satellite et de serveurs.
Lisa avait voulu des explications, elle était servie. Il y en avait tellement qu’il devenait impossible d’avoir une vision claire de ce qui se passait réellement entre les murs de ThePlace.
— Ils ont levé combien ? finit-elle par demander, si gavée par les informations qu’elle n’avait plus faim pour un dessert.
— Cinquante millions, rien qu’aujourd’hui. Une vraie boucherie.
Si des professionnels du milieu avaient fait à ce point confiance à ce Marcus Huffington, c’est qu’il devait savoir ce qu’il faisait…
Plus tard, assise sur son lit, Lisa visionna quelques interventions de Marcus Huffington. Elles étaient rares, il ne donnait pratiquement pas d’interviews. Les teasers de l’entreprise ThePlace étaient évasifs, remplis de jargon anglophone. Quant aux passages de son CEO derrière un micro, ils se limitaient à des conseils aux entrepreneurs en herbe et à des réflexions philosophiques. Impossible de trouver la moindre information concrète sur le business model de la société. Tout n’était que chiffres : l’âge auquel Huffington avait obtenu son doctorat, le nombre d’abonnés sur les réseaux sociaux, sa fortune personnelle estimée, les prédictions sur sa capacité à lever des fonds avant même que la levée officielle n’ait commencé…
Le succès de ThePlace semblait assuré, et quelque part, Lisa pouvait comprendre que son patron ait peur de passer à côté d’une opportunité rare. Tous les voyants médiatiques étaient au vert, après tout, et manquer de prendre part au financement d’une entreprise qui avait tout pour réussir pourrait aussi lui être reproché.
La cheffe de cabinet s’endormit donc en se disant qu’elle mettrait, dès le lendemain, des collaborateurs sur le coup.
— Comment s’est passé le salon de l’armement ?
Vincent, directeur des affaires financières, dans son costume de banquier, portait sur son visage le sourire apaisé de l’ignorance.
— Horrible, lui confia Lisa en se laissant tomber sur sa chaise de bureau.
Elle était de retour au ministère après un séjour qui lui avait gâché un weekend entier.
— Tu aurais préféré être de garde ? lui avait demandé son mari pharmacien en l’entendant se plaindre à son retour, visiblement prêt à agiter, à la moindre occasion, la seule contrainte de son métier comme étendard de sa grande souffrance.
— Tu passes tes gardes les pieds sur le comptoir à manger des chips, Martin, lui avait-elle répondu. Tu baisses la lumière pour qu’on croie qu’il n’y a personne. Grandis un peu.
Vincent, lui, fit preuve de plus d’empathie. Et qu’un directeur des affaires financières fasse preuve de plus d’empathie que son propre mari fit remettre en question à Lisa ses choix de vie.
Chassant cette pensée de son esprit, elle demanda à son collaborateur d’enquêter en profondeur sur ThePlace et Marcus Huffington.
Elle passa ensuite la journée à relire les discours du ministre, à répondre à ses mails, à préparer la pile de documents qu’il aurait à signer après la pause de midi, petit sticker rouge en forme de flèche à chaque fois que c’était nécessaire.
Puis, dans l’après-midi, Vincent revint, les épaules basses, presque sur un ton d’excuse.
— Alors ? s’enquit-elle.
— Alors, rien, dit-il.
— Comment ça, rien ?
— Eh bien, c’est sûr, ça parle beaucoup et ça parle bien. Mais du point de vue financier, je ne trouve rien. Que des estimations, des projections. Pas de comptes publics, pas d’informations, rien. Ça cause, ça n’arrête pas. Benchmarking par-ci, slop par là, KPI par-ci, quantum par là…
Lisa soupira, se frotta les yeux un peu fort au point de voir des paillettes contre ses paupières noires.
— OK, je vais parler à Dorian. Je pense qu’il se fait enfumer.
— On est d’accord, dit Vincent, qui semblait soulagé que Lisa ose le dire elle-même.
Quelqu’un frappa à la porte. Lisa demanda d’entrer et vit le visage peu rassuré de la directrice de la communication.
— Un problème, Sonia ?
— C’est le patron…
— Qu’est-ce qu’il a fait, encore ?
— Il vient de se vanter publiquement d’avoir investi dans ta fameuse start-up.
— Merde ! Il n’a pas fait ça ?
— Si, si, il l’a fait.
Lisa se redressa sur son siège, prit une grande inspiration et indiqua à Vincent :
— On lui parle demain. Je compte sur toi.
Quand Dorian entra dans son bureau le lendemain, à dix heures du matin, il y trouva sa cheffe de cabinet et son directeur des opérations financières, bras croisés.
Lisa n’en pouvait plus, elle attendait depuis une heure déjà, et son expression du visage devait s’en faire sentir, car le ministre crut bon de trouver une excuse :
— Vous n’imaginez pas ce qui vient de se passer, dit-il. J’étais au téléphone avec mon ami Marcus…
— Justement, on voudrait vous en parler.
Leur mine était grave, leur ton sérieux. Dorian comprit qu’il ne pourrait pas échapper à cette discussion.
Lisa mit les pieds dans le plat :
— Marcus Huffington est un arnaqueur, Dorian.
Avant qu’il n’ait le temps de protester, elle leva la main pour lui intimer de ne pas la couper.
— On a cherché partout, avec Vincent. Pas de comptes publics, pas de trace de lui sur internet autrement que par des invitations sur des podcasts ou des vidéos, pas un début d’explication de la construction de sa fortune personnelle.
— Si elle existe ! ajouta Vincent.
— Si elle existe, répéta Lisa, car même ça, on ne peut pas le prouver.
— Mais enfin ! protesta Dorian. Et tous ces gens qui lui font confiance ? Tous ces spécialistes qui s’accordent à le traiter comme un génie ?
Le ministre n’avait décidément pas l’air de comprendre dans quel pétrin il s’était fourré. Lisa s’assit face à lui.
— Il va falloir ne pas honorer la promesse d’investissement.
— C’est encore moi qui décide ! s’emporta le ministre.
Lisa déglutit, prit une grande inspiration.
— Très bien, dit-elle. Si vous parvenez à me citer un seul produit, un seul service concret fourni par ThePlace, je vous laisse tranquille.
Dorian fronça les sourcils.
— Eh bien, c’est-à-dire qu’ils vendent… ou ils louent… par satellite… enfin grâce à des serveurs en orbite… ou peut-être l’informatique quantique…
Lisa s’assit dans le fond de son siège, bras croisés, portant sur son patron le regard d’une mère qui toise son enfant après lui avoir fait entendre raison.
— Ce type crée des start-ups, dit le directeur financier, lance un pré-seed ou un seed, encaisse, arrête tout et recommence, avec un autre nom ou un autre pseudo.
— C’est l’hypothèse la plus probable, confirma Lisa.
— Ça ne tient pas, votre histoire ! dit Dorian en se redressant. Marcus vient de m’inviter à visiter le siège ! Si son activité était cent pour cent bullshit, il ne ferait pas ça !
— Il vous a invité au siège ? s’étonna Lisa.
— Aujourd’hui même ! Je dois m’y rendre dans une heure !
Vincent et Lisa échangèrent un regard surpris.
— Vous voulez venir avec moi ? en avoir le cœur net ? demanda le ministre.
Lisa hocha la tête. Le ministre se leva, rejoignit la porte.
— Je viendrai vous chercher dans vos bureaux. Mais je vous préviens : si tout semble en règle là-bas, je fonce. Et vous ne me prendrez plus jamais la tête avec ça !
Le ministre disparut dans le couloir, laissant ses collaborateurs pleins d’interrogations.
Lisa regardait l’entrée du bâtiment, les allées et venues de celles et de ceux qui en passaient la porte. C’était un immeuble de bureaux comme un autre, grand et générique, une façade impersonnelle qui aurait pu abriter n’importe qui, n’importe quoi. Des plaques sur la façade indiquaient quelles entreprises trouver à quel étage.
Dorian s’était déjà avancé jusqu’à l’entrée avec Vincent, et semblait lui montrer quelque chose, sans doute la plaque de ThePlace. Lisa se résolut à suivre le ministre avant qu’il ne disparaisse à l’intérieur. Elle éprouvait une sorte de responsabilité (encore une) à l’idée de le voir se promener sans garde du corps.
Au moment de pousser la porte, elle eut une pensée pour son mari à qui elle avait déjà parlé de sa curiosité vis-à-vis des entreprises produisant des produits homéopathiques. Que trouvait-on dans ces usines ? Était-ce de simples confiseries, produisant à la chaîne les billes de sucre les plus rentables du monde ? ou bien y trouvait-on des employés, qui prenaient la peine de faire semblant de diluer encore et encore leurs produits dans de l’eau, jusqu’à dépasser de loin le stade de l’absurde ?
Lisa s’avança dans le hall, monta au troisième étage.
L’ascenseur sonna, se stabilisa. Les portes doubles s’ouvrirent sur un immense plateau, bondé. Des gens au téléphone circulaient dans l’open space sur la droite. D’autres participaient à une réunion en visio sur la gauche, dans un espace vitré.
— On ne t’entend pas, Martine ! Branche ton micro ! criait quelqu’un de l’autre côté de la paroi, qu’on entendait jusque là.
Marcus Huffington était là, il avait déjà alpagué le ministre et lui parlait au fond de la pièce, face à la baie vitrée, en lui faisant de grands gestes.
Lisa avait avancé de quelques pas. La sonnerie de l’ascenseur retentit dans son dos, un postier débarqua.
— J’ai un colis pour Monsieur Joleur !
— C’est moi ! cria un employé en col roulé en se levant de son poste de travail.
Sur son écran, un modèle 3D tournait lentement sur lui-même. Des imprimantes 3D étaient d’ailleurs à l’œuvre, empilant les couches de plastique fondu sur une rangée.
Quand Lisa s’approcha du ministre, il était en train de questionner directement Huffington sur la direction de son entreprise.
— C’est vrai qu’elle n’est pas à mon nom, admit l’entrepreneur. Je ne suis que le CEO… mais cela veut dire que je prends toutes les décisions !
— C’est-à-dire, commença Vincent, qu’on ne retrouve vraiment votre nom nulle part.
Marcus, si agité jusque là, s’était figé.
— Vous m’accusez de quoi exactement ?
Il y avait de la colère dans son regard, suffisamment pour que le directeur des finances recule d’un pas.
— Voyons, Marcus, on ne t’accuse de rien, répondit Dorian. C’est juste qu’on se pose des questions.
— J’ai quatre interviews aujourd’hui, de médias qui veulent absolument m’entendre parler de ThePlace. Quatre ! Je bats des records de financement en seed, et vous m’accusez de…
Il ne finit pas sa phrase. Les épaules soudain basses, il n’ajouta qu’un mot dans un murmure presque inaudible :
— Dehors.
— Allons, ne…
— Dehors ! cria-t-il cette fois. J’ai du travail. On a tous du travail, comme vous le voyez. Si l’état ne veut pas investir dans les entreprises de ses propres citoyens parce qu’il ne comprend pas la paperasse, ça n’est pas mon problème. Je ne vais pas donner des cours d’administration à l’administration. Dégagez de mes bureaux !
Certains employés s’étaient arrêtés de travailler, juste pour regarder leur patron passer ses nerfs sur ses invités. Lisa suivit Dorian, Vincent était déjà près de la porte d’ascenseur. Quand la porte se referma sur le trio, le ministre dit :
— J’espère que vous êtes fiers de vous, tous les deux !
Lisa se sentait ridicule. Elle poussa la porte du bâtiment en dernier, regarda derrière elle comme si quelqu’un allait la suivre jusque là. Dorian et Vincent montaient dans la voiture tandis qu’elle jetait un dernier regard à la mosaïque de plaques d’entreprises, à leurs logos colorés sur la façade.
— Vous venez, Lisa ? s’impatienta le ministre. On retourne au travail… et on trouve un moyen de ne pas me faire passer pour un clown.
— Lisa ? interrogea Vincent.
La cheffe de cabinet était attirée par quelque chose, par la plaque de ThePlace qui semblait abimée. Ignorant son patron et son collaborateur, elle regarda à gauche, puis à droite, et gratta le coin du panneau avec son ongle.
— Qu’est-ce qu’elle fout ? demanda Dorian pour lui-même.
Lisa avait attrapé le coin d’une étiquette en vinyle qu’elle commença à décoller. Le nom d’une autre entreprise se trouvait en dessous.
***
Derrière la baie vitrée, Marcus Huffington s’effondra dans un siège de bureau.
— Tout va bien, patron ? lui demanda quelqu’un.
En guise de réponse, l’entrepreneur se releva et s’adressa à tout le monde :
— Bravo pour votre performance d’aujourd’hui ! Vous pouvez vous applaudir bien fort !
Quand la salve d’applaudissements se dissipa, Huffington ajouta :
— Et vous savez quoi ? Ce sera tout pour aujourd’hui. Après une telle performance, pas besoin de continuer jusqu’à ce soir. À demain !
Les employés se levèrent un à un, pressés de rentrer chez eux. Marcus les regarda éteindre les ordinateurs, terminer les réunions, ranger les papiers.
Seul, il contempla le théâtre dont il était le directeur artistique. Seules les imprimantes 3D marmonnaient encore, près de l’entrée.
Personne ici n’avait de but. On lançait des réunions pour parler du sujet de la réunion suivante, on résolvait des problèmes d’imprimante, on améliorait des feuilles de tableur qui n’avaient aucun sens. On allait et venait, on pointait, on prenait congé, on discutait. On parlait suffisamment fort pour faire croire à la petite vie d’une entreprise comme une autre, encrassée dans son propre bullshit. Certains collaborateurs ignoraient même qu’ils se trouvaient dans une véritable fabrique à balivernes, dans une coquille vide. Et pourtant, ils rendaient à Huffington le même service que les autres, conscients de jouer ici la comédie du travail : ils étaient loués par leur patron pour convaincre, en façade, d’une véritable activité.
ThePlace s’effondrerait après le seed, après que son dirigeant ait touché un confortable salaire dont Huffington tirerait lui-même un pourcentage. Puis viendrait une autre start-up à laquelle il louerait les mêmes employés, pour rendre le même service.
“Faire et défaire, c’est toujours travailler”, dit-on.
Au rez-de-chaussée, Lisa terminait d’arracher le vinyle de la plaque en façade, découvrant en lettres capitales un nouveau nom, sans équivoque : Bullshit SAS.




Bravo et merci pour cette situation très convaincante. On est pris dans le tourbillon avec les personnages, et Dorian est délicieusement horripilant.