Androphytes · #28/52
L'humanité est-elle prête à changer ? Pour les androphytes, qui partagent leurs gènes avec des végétaux, aucun choix n'est possible.
Allongée sur les tuiles de la toiture, Tania exposait au soleil son corps et son feuillage.
— Tu es encore dehors ?
La voix de Phil l’avait fait sursauter. Sa tête ronde était apparue par l’ouverture carrée de la fenêtre de toit, celle par laquelle Tania s’extirpait chaque jour pour le bien de sa photosynthèse.
— Allez, viens, lui intima Philippe. Rentre ! Tu n’empêcheras pas l’automne d’arriver, tu sais ?
Tania soupira. Phil ignorait qu’elle ne subissait pas, à proprement parler, le rythme des saisons. Usant de ses mains comme de ses pieds, elle avança néanmoins vers la fenêtre avec prudence. Le toit était suffisamment pentu pour laisser l’eau s’écouler, mais l’était suffisamment peu pour permettre de s’y allonger sans dégringoler et tomber. L’opération restait toutefois inutilement dangereuse aux yeux de Phil.
— Tant de soleil, c’est mauvais pour ta peau, lui dit-il tandis qu’elle se laissait glisser à l’intérieur de la maison.
Une fois bien campée sur ses jambes, dans le grenier assombri par ses yeux éblouis, elle répondit :
— Oui, mais c’est bon pour mes feuilles.
Tania n’écouta pas râler son cousin. La main dans les cheveux, elle exposa ses oreilles au bruissement des végétaux qui lui poussaient sur la tête. Une feuille jaunie tomba en spirale sur le parquet. Phil se baissa, la ramassa en douceur, la porta devant son visage. Il y avait de l’incompréhension dans son regard. Il y en avait toujours eu, depuis sa naissance et jusqu’aux seize ans qu’il avait atteints. Une incompréhension du monde qui l’entoure et qui change, de ses relations avec les autres, du regard des androphytes sur ses capacités humaines limitées.
— C’est mauvais pour ta peau, répéta Phil alors que sa cousine lui caressait les cheveux.
— Ne t’inquiète pas trop, d’accord ?
De toute manière, la pause était terminée. Le soleil n’allait pas tarder à disparaître derrière les toits, et Tania devait absolument rejoindre ses amis ce soir.
— Si je te faisais un chocolat chaud, hein ? lui proposa-t-elle. Tu as fini tes devoirs ?
Phil confirma d’un signe de tête, mais son regard s’était empli de tristesse.
Maintenant qu’elle était à l’intérieur, à l’abri du soleil, Tania prenait froid. Elle ramassa les vêtements qu’elle avait laissés sur le sol et se couvrit. À la cuisine, elle commença à préparer un chocolat chaud tout en interrogeant son cousin :
— C’est l’école qui te fait faire cette tête ?
Phil fit non de la tête, mais elle ne le crut pas. Il commençait à pleurer en silence.
— Ils ont encore été méchants avec toi ?
Phil s’essuya les yeux d’un revers de manche, et sans un sanglot, quitta la pièce.
Brave petit. Il faisait partie de l’une des dernières cohortes à ne pas encore s’être hybridée. Il ne lui poussait ni feuillage sur la tête, ni bois sur les os, ni quoi que ce soit d’autre. Un corps et un cœur cent pour cent humains, avec le retard cognitif que cela impliquait. Être le seul humain de la classe ne devait pas être facile tous les jours, mais bon, au moins, Tania faisait tout ce qu’elle pouvait pour lui.
Le reste, il faudrait que Phil le surmonte seul, hélas.
La nuit noire était multicolore, décorée par du sodium, des néons, et des LED affamés qui grignotaient des watts qu’ils digéraient en lumens. Tania avait attaché sa chevelure de feuilles avec prudence. Ses branchages étaient solides, mais conservaient, à certains niveaux de torsion, une relative fragilité.
Elle avait pris le tram pour arriver en centre-ville, là où les gens achetaient, travaillaient, ou traînaient encore jusque tard dans la nuit. Des robots mal entraînés, abrutis par l’excédent de soleil de l’après-midi, évacuaient leur trop-plein d’énergie en zigzaguant dans les rues ou en marchant sur place, face contre un mur que le hasard les avait fait rencontrer.
Traîner en ville, c’est justement ce que faisaient ses amis, androphytes comme elle et presque tout le monde à cet âge. Ce n’était pas un groupe très intimidant, avec ses quatre membres qui parlaient calmement tout en consultant leur tel. Un groupe sans groupe, à la fois ensemble et séparés.
Des tiges de pothos avaient poussé de la colonne vertébrale d’Alyssa et glissaient dans son dos, jusque sous sa veste. Des bourgeons de figuier émergeaient de la peau de Mike, au niveau de ses coudes, le condamnant à porter des t-shirts et autres vêtements sans manches en toute saison. L’hybridation de Lorenzo passait inaperçue dans l’obscurité, mais le moindre rai de lumière de phares dévoilait la transparence de sa peau, et la surépaisseur des zones où lui poussaient des aiguilles de cactus. Gêné, il les coupait à ras, et gardait pour lui la certitude d’avoir à vivre une vie solitaire. Enfin, des pétales blancs gisaient aux pieds de Mina, gagnée par des branchages et feuillages de cerisier dont les fleurs s’épanouissaient au niveau de ses tempes.
Tania salua ses amis, et observa Mike poser un sac sur le sol et y enfoncer les mains.
— Fais voir… dit Mina en glissant les mains dans les feuillages de Tania.
— J’en ai de plus en plus.
— Ne t’inquiète pas, dit Mike en sortant un petit carton de son sac. Ça, c’est radical.
Tania saisit la boîte de larves de coccinelles, empêchant Mina de poursuivre sa recherche de pucerons sur sa tête.
— Il fait peut-être un peu trop sombre pour que tu les trouves, Mimi, mais je t’assure qu’il y en a.
— Je te déconseille d’ouvrir avant d’être de retour chez toi, dit encore Mike. Et n’oublie pas de boucher la serrure et le bas de ta porte de chambre.
La perspective de sentir grouiller sur elles des dizaines de larves ne réjouissait pas Tania, mais elle ne pouvait décemment pas continuer à se laisser envahir par les pucerons.
Lorenzo demanda :
— Et comment elle est censée faire pour se débarrasser des larves ?
— Facile, dit Alyssa, Mike lui vendra d’autres bestioles plus grosses qui les mangeront… et ainsi de suite.
Ils éclatèrent de rire.
— Fais gaffe, ou je fais tout ce que je peux pour t’en refiler ! se défendit Tania.
Des images, répétées en autant d’exemplaires qu’il y avait d’écrans à proximité, interrompirent la discussion. Les breaking news s’invitaient dans la vie des passants, inévitables, imposant non seulement leur présence, mais aussi leur urgence.
Derrière la vitre sale, dégoulinante de graisse d’un fast-food, un quarante pouces offrit à Tania les détails d’un hémicycle où s’agitaient de petits personnages en costume, se donnant des airs d’importance en se montant les uns contre les autres. Une loi qualifiée d’historique, censée équilibrer le budget et à laquelle personne ne comprenait rien, venait d’être votée. La nature de la communication autour de ce résultat indiquerait au grand public s’il devait considérer cela comme une bonne ou une mauvaise chose. Pour l’instant, la nouvelle était surtout intrusive et rappelait à Tania, à travers la vitre d’un kebab, qu’aucun des députés n’était androphyte.
En découvrant les images, Mike cracha par terre.
— T’es dégueulasse ! lui lâcha Alyssa. Pourquoi tu fais ça ?
— J’ai vu ça dans un film. C’est pour marquer mon mécontentement.
— Qu’est-ce que t’es con, putain !
— Pas autant qu’eux, dit Lorenzo, qui fixait toujours l’écran le plus proche. Ils sont de plus en plus vieux, et de plus en plus cons… et gardent le pouvoir.
Personne ne savait exactement ce qui avait permis à certains humains de muter avec des végétaux. On accusait tantôt les retombées des dernières guerres nucléaires, les rayonnements solaires nocifs, perçus au travers d’un champ magnétique terrestre altéré, ou un quelconque produit toxique respiré, avalé ou porté sur la peau dont les industriels avaient semblé déterminés à faire collection ces dernières décennies. Restait que cette hybridation s’était faite conjointement à une diminution sensible de l’intelligence moyenne chez les humains, et dont ceux qu’on appelait désormais les androphytes étaient épargnés. Aujourd’hui, la différence était palpable.
Tania ne savait pas exactement à combien se situait l’écart. Elle ne considérait pas avoir une intelligence hors norme, aussi pensait-elle disposer de ce qui avait dû être les facultés moyennes de la population, deux générations plus tôt. Mais l’écart existait, indéniablement. Les humains, pour peu que la végétalisation de leur génome n’ait pas eu lieu, voyaient leurs facultés cognitives s’amenuiser.
— On est gouvernés par des cons, résuma Lorenzo.
Tania pensait à Phil et à toute l’affection qu’elle lui portait. Jusqu’à quand se comprendraient-ils ? Jusqu’à quand resteraient-ils unis ? Ses amis et elle vivaient dans un monde inadapté à leur condition, tombé en ruine après les excès de celles et de ceux qui les avaient précédés.
Les breaking news s’interrompirent et ramenèrent les menus, affiches vidéos et autres interjections agressives sur les écrans.
— Vous avez entendu ? demanda Mike. Certains androphytes se seraient définitivement transformés en arbres.
— J’ai entendu, dit Mina, mais c’est des conneries.
— T’en sais rien.
— C’est une manière de nous déshumaniser. On nous rend notre statut d’objet. Si on est un arbre, on peut être abattu.
— Au fait, interrompit Alyssa, vous avez vu cette histoire ? Des androphytes qui se sont fait tabasser à mort ?
— Justement, dit Lorenzo. Je voulais vous en parler. Le danger est permanent. Des forums entiers parlent de comment nous nuire ou nous tuer. Je pense sincèrement qu’on ne peut plus faire confiance à personne.
Cette dernière réplique laissa un blanc dans le groupe. Personne n’avait vu venir cette prise de position sérieuse et radicale. Confiance à personne, vraiment ? Les parents d’Alyssa n’étaient pas hybrides, et elle devait s’en occuper. Pareil pour Tania et son cousin Phil.
Un robot, sans doute percuté par une voiture, tentait de courir avec son unique jambe sur le trottoir, à quelques mètres du groupe. Sa carcasse était couchée par terre, et il tournait sur lui-même, balayant les déchets dans le cercle tracé par ses mouvements. De petites étincelles jaillissaient de là où aurait dû se trouver sa deuxième jambe.
Un monde en ruines, et des plantes poussant dans l’humanité comme à travers le goudron d’une route abandonnée.
Il était tard quand Tania rentra chez elle. La maison était calme et Phil dans sa chambre, endormi.
Tania passa à la salle de bain avant de retrouver son lit, de calfeutrer sa porte, et d’ouvrir la boîte de larves de coccinelles. Les petites bêtes étaient là, oblongues, à grouiller sur un morceau de carton. Tania les prit dans la paume de la main et se les versa sur la tête, espérant qu’elles trouvent refuge dans sa chevelure, mais ne se baladent pas sur son visage.
Impossible de dormir. La nuit était chaude, déjà bien entamée, et la moindre démangeaison inquiétait Tania plus qu’elle ne la rassurait. Après une bonne heure à changer de position dans son lit, elle se leva et quitta sa chambre.
Le grésillement de l’ordinateur du salon interpella Tania. Elle avait trouvé dans cet objet quelque chose de rassurant, une manière de concentrer internet à un endroit précis. Plus jeune, avant la mort de ses parents, cela lui avait permis de rester connectée au monde tout en n’emportant pas ce lien partout avec elle. Désormais, c’était Phil qui utilisait la machine, mais elle n’avait pas à rester allumée en pleine nuit.
Tania s’assit sur la chaise qui faisait face au clavier, et glissa les doigts sur le pad pour allumer l’écran. Elle vit, sur le clavier, se balader une larve de coccinelle qu’elle ne parvint pas à récupérer.
Plusieurs fenêtres de conversation, sur des forums et dans des messageries aux noms cryptiques, apparurent sur la dalle. Un poids immense tomba au fond de son estomac quand elle découvrit la nature des échanges.
Les messages de haine et les menaces de mort s’enchaînaient dans une escalade de violence qui semblait ne pas connaître de fin. On parlait de noyer les plantes, de brûler les arbres, et par là, c’était bien des androphytes dont il s’agissait.
“Qu’on les écartèle”, “Ça fera du bois pour l’hiver”, “J’élèverai des thermites pour les faire bouffer de l’intérieur”…
Tania fermait les fenêtres l’une après l’autre, tentant désespérément de détourner le regard, de ne pas lire, mais les mots s’imposaient à elle avec toute leur brutalité. Puis, au détour d’une énième insulte, elle tomba sur une messagerie ouverte et les envois répétés de son auteur, du même tonneau que tout le reste :
“Elle me prend pour un con”, “Je la tuerai dans son sommeil”, “À deux doigts de lui arracher la tête”…
Le champ d’écriture était encore ouvert, prêt à accueillir la prochaine salve.
— Tania ?
La voix de Phil fit sursauter sa cousine si fort qu’elle se cogna les genoux contre le bureau. Au même moment, une larve de coccinelle lui tomba droit dans la bouche. Tania se retrouva recroquevillée sur son siège, rougie par une toux inarrêtable. Phil s’approcha d’elle, qui se leva en tentant de contrôler son souffle. La bestiole lui grattait le fond de la gorge et ne semblait pas décidée à partir.
Dos au mur, tentant de contrôler sa respiration, Tania s’éloigna de son cousin et se faufila vers la cuisine où elle attrapa un couteau. Paniquée, elle pointa l’arme vers le jeune homme, un nouvel inconnu dans la pièce.
Tout était donc vrai ? Les lois étaient votées par une espèce en pleine dégénérescence, déterminée à conserver son contrôle sur le monde. Il ne serait jamais admis que la transformation génétique qui affectait une partie de la population constituait l’avenir de l’humanité. Une humanité en pleine réappropriation de la nature et de ses éléments, opposée à celle qui avait passé les trois cents dernières années à la détruire. Même les membres de leur famille se tenaient prêts à les éliminer.
Dans la cuisine, son feuillage en désordre sur ses épaules, Tania tenait le couteau avec fermeté.
— F… Fais attention… dit le cousin.
Dans le regard perdu de Phil, Tania perçut une pointe d’inquiétude. Elle l’avait vue de nombreuses fois : quand elle montait sur le toit, quand elle rentrait tard, quand elle se tenait trop près du bord du quai de la gare. Phil avait peur pour elle. Il avait peur qu’elle se coupe.
Tania se sentit stupide et reposa le couteau. Phil fondit en larmes, les épaules secouées par les sanglots.
— Je voulais te parler… pleurait-il. Ils… Ils me harcèlent. Ils disent des choses horribles…
Pleurant à le voir ainsi, rongée par la culpabilité, Tania se jeta sur son cousin et le prit dans ses bras.
— Ils ont bloqué l’ordinateur… Ils me parlent… Ils me font lire des choses horribles et ils font… comme si… comme si…
— Ils font comme si c’était toi ? compléta Tania.
Les jambes tremblantes de Phil cessèrent soudain de soutenir son poids. Il s’effondra dans les bras de sa cousine, qui tomba à genoux.
Tania pleurait par empathie, par tristesse, et par conscience de sa propre bêtise. Comment avait-elle pu, ne serait-ce qu’une seule seconde, penser que Phil puisse vouloir lui faire du mal ?
Sur le sol, dans la cuisine, Tania mesura l’ampleur de la haine qui se dirigeait contre les androphytes. Certains étaient prêts à briser des familles, à en monter les membres les uns contre les autres. La stratégie était trop bien pensée pour venir d’un simple humain. Il y avait des traitres parmi eux, des hybrides prêts à accélérer la séparation qui s’annonçait avec le reste de l’humanité.
— Ne dis plus rien, Phil. Ça va aller.
S’étendre sur les détails du hack ne servait à rien pour l’instant. Et puis, Tania en était sûre : avec des caméras intérieures, des objets connectés, des assistants domestiques et des écrans partout, les hackers les observaient probablement en ce moment même.
Dans un rai de lumière, une larve de coccinelle rampa sur le carrelage de la cuisine.



